Leroy s'amuse

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Le soleil continue à tout chauffer à blanc.

Du fond de sa rouge fournaise

Il nous vise, et chacun de nous emporte au flanc

Une de ses flèches de braise.

Plus cruel que Néron et que Domitien,

Pour griller ce que nous aimâmes,

Ce bourreau sur son front d'académicien

Met une perruque de flammes !

Ah ! pour le supporter, ce dur soleil roussi,

Qui, desséchant les jouvencelles,

Nous met sa torche aux yeux, et qui nous fait aussi

Manger des gerbes d'étincelles,

Il faudrait être enfin plus doux que Babylas

Et plus patient qu'Athanase,

Car il nous a, pendant ces jours derniers, hélas !

Dévoré même le Gymnase !

On y meurt tout de bon : la feuille de vigne y

Semblerait trop chaude, ô mon Ode !

Et tous les spectateurs de monsieur Montigny

Sont changés en bœuf à la mode.

Voyant cela, l'auteur de Chemin retrouvé,

Pâle et debout contre un pilastre

De ce théâtre si rudement éprouvé,

Fit ce petit discours à l'Astre :

O Phébus-Apollon ! photographe changeant

Qui vient laper l'eau dans les auges

Et qui nous romps le crâne avec ton arc d'argent,

Tu n'es qu'un franc-tireur des Vosges !

Ah ! montreur de seins nus qui fais le Richelieu !

Coiffeur qui poudres cette ville !

Joueur de violon et de lyre ! vieux dieu

Bon pour Ménard et pour Banville !

Comment ! Régnier et moi, nous donnons, vieil archer,

— Tranchons le mot, — un pur chef-d'œuvre ;

Et toi, rose et brûlant, tu viens nous le lécher

Avec tes langues de couleuvre !

Pour notre bonbonnière abandonnant les cieux,

Parmi nos loges tu t'installes,

Et tu viens cuire à point les crânes des messieurs

Qui se sont assis dans les stalles !

Même jeu sur la scène. On voit que les pompiers,

Incendiés par tes extases,

Entrent en fusion et coulent à nos pieds :

On pourrait en faire des vases !

Tu changes en charbons le riche lampas qu'a

Drapé mon directeur artiste,

Et, grâce à toi, le front de madame Pasca

S'enflamme comme une améthyste !

Tu grilles sans pitié Massin, dont la chanson

Vaut bien mieux que celle d'un merle,

Et tu fonds lâchement Béatrice Pierson,

Comme Cléopâtre sa perle !

La pauvre Mélanie a des feux sur ses doigts :

Berton s'efface dans la brume,

Villeray s'amincit comme un fil, et je vois

A l'horizon Landrol qui fume !

Soleil, moi, vieux lion blanchi sous le harnois,

Crois-tu vraiment que je m'amuse

De te voir envoyer du monde à Cressonnois ?

Va-t'en ! laisse en repos ma Muse,

Ou, s'il fallait encor que ton bras assénât

Des coups sur cette fiancée,

Tremble, je te ferai flétrir en plein Sénat,

Comme on a fait pour monsieur Sée !

C'est ainsi que Leroy, farouche, et par instants

De son pied tourmentant la plinthe

Du corridor, parlait au soleil du printemps

Et l'assourdissait de sa plainte.

Pourtant des spectateurs fort nombreux se montraient

Au contrôle, — tous grillés comme

Des biftecks. Ils entraient brûlés, mais ils entraient.

Ils versaient une forte somme ;

Et notre auteur, avec des sourires charmants,

Regardait parmi l'incendie

Ces tisons à demi consumés, et fumants,

Qui venaient voir la comédie !