Les absents

By Eugène Manuel

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Si vous les connaissez encore,

Tous ces absents, je n'en sais rien !

Ceux qui s'en vont, — je le crains bien, —

L'ombre les couvre : on les ignore !

La mémoire est faite d'oublis,

Et les souvenirs affaiblis

Sont comme un trajet de navire,

Sous les flots si vite effacé

Que nul regard ne saurait dire

Par où le sillage a passé !

Mais les voyageurs se souviennent,

Et des fils puissants les retiennent

Au doux pays qu'ils ont quitté.

Au loin, de l'invisible rive,

Chaque bruit sourd qui leur arrive

Est avidement écouté ;

Et si ce bruit, dont on tressaille,

C'est le canon de la bataille.

Même au foyer de l'étranger

Qui pour vous élargit la place,

On sent un frisson qui vous glace.

Et l'on voudrait tout partager,

L'honneur, la honte et le danger !

Dans vos heures désespérées.

Songiez-vous, en luttant ici,

O pauvres âmes torturées,

Que vos absents souffraient aussi ?…

C'est leur offrande que j'apporte :

Et je voudrais ma voix plus forte,

Et mon geste plus douloureux,

Et ma plainte plus enflammée,

Pour te dire, ô ma mère aimée,

Quand mouraient tes fils généreux,

Combien de pleurs versés sur eux !

Ah ! comme la France était fière,

Aux jours où pour nous la frontière

A l'horizon disparaissait !

Sa renommée encore entière

Dans son passé resplendissait !

Comme on la croyait forte et saine !

Qui nous eût dit que des uhlans

Les coursiers bientôt, dans la Seine,

Plongeraient leurs naseaux brûlants ;

Que, par d'étranges représailles,

On entendrait, ô vieux Versailles,

A nos désastres inouïs

Frémir l'écho du Jeu de paume ;

Et sur les marbres de Louis

Sonner l'éperon de Guillaume !

Ces feuilles, qui portent au loin

Les cent bruits confus de la guerre,

Hélas ! si superbes naguère,

Nous les maudissions sans témoin !

Je m'abîmais longtemps, rêveuse,

Sur les récits de ces combats,

Qu'avait froissés ma main nerveuse !

J'essayais de n'y croire pas !

Si loin de la terre natale,

Attendre ! attendre, sans savoir

La fin de la lutte fatale !

Se dire, en s'endormant, le soir,

Dans un sommeil plein de fantômes,

Durant des nuits qui sont des mois :

« Que font nos soldats dans les bois,

Et nos paysans sous les chaumes ?

Que font nos tristes prisonniers ?

Que font tant d'amis et de frères ?

Les champs, là-bas, sont des charniers

Tout semés de croix funéraires ! »

On a pourtant bien combattu

Pour mériter la délivrance !

O ma France ! ma pauvre France !

Oh ! réponds-moi, que deviens-tu ?

Vivre ainsi, non, ce n'est pas vivre !

Mais parlez donc !… On la délivre ?…

— Non, pas encore… — Ah ! cette fois

La chute serait trop profonde !

L'Europe a pris sa grande voix

Pour rendre l'équilibre au monde ?…

— Non ! L'Europe attendra la fin.

— Mais Paris meurt, Paris a faim,

Paris sent, ainsi qu'une serre,

S'enfoncer autour de son cou

L'ongle du terrible adversaire

Qui sur son corps tient le genou !

Paris va, d'un effort suprême,

Se redresser sur son cercueil,

Et, tout sanglant, et déjà blême,

Renverser l'ennemi du seuil ?

— Non ! — Mais tu gardes ton courage.

Après tant de rudes assauts,

France ? On doit redouter ta rage ?

Si ton épée est en morceaux,

Tu peux encore en faire usage ?

Tous, citadins et campagnards,

Ils sauront, de leur main crispée,

Saisir, comme autant de poignards.

Les tronçons de ta vieille épée ?

— Non !… car le flot va grossissant ;

Le flot sanglant, de plaine en plaine,

Monte toujours, engloutissant

Devant lui la moisson humaine !

Inexorables bulletins !

Pour celle qu'on crut invincible,

Quoi ! pas un retour des destins ?

Non ? toujours non ? C'est impossible !

J'ai compris combien je t'aimais :

Nul de vous ne saura jamais,

Ici, de quelle pointe aiguë

Au loin les cœurs sont traversés,

Quand on vous dit, les yeux baissés :

« Vous savez ?. La France est vaincue ! »

Donnez-moi mes robes de deuil !

Un voile noir ! un voile sombre !

A nos hôtes fermez ce seuil :

Il faut se confiner dans l'ombre !

O douleurs feintes, taisez-vous !

Quand mon pays sous de tels coups

Tombe, et laisse échapper ses armes,

A lui seul mon culte sacré !

J'ai bien souvent versé des larmes,

Mais jamais je n'ai tant pleuré.

Chère patrie au cœur blessée,

Comme on voudrait par la pensée

Accourir, impuissant soutien ;

Baiser ton front, quand tout s'écroule :

Homme, mêler son sang au tien,

Femme, laver ton sang qui coule !

Ah ! partons, je veux la revoir !

Elle souffre : je veux moi-même

Auprès d'elle humblement m'asseoir,

Comme au chevet de ceux qu'on aime.

J'ai tout quitté pour le départ ;

J'ai franchi les monts et les fleuves,

Et de ses mortelles épreuves

Mon cœur aussi voulait sa part !

Pour toucher la terre sacrée,

Dieu ! qu'il paraît long, le chemin !

Comme la vue est attirée

Par delà l'horizon germain !

Comme on aspire au lendemain,

Sur ces plaines que l’œil dévore !

« France ! France ! enfin, te voilà !

Salut, Rhin, que le soleil dore !… »

Soudain, mon regard se voila,

Quand on me dit : « Non, pas encore ! »

Pourtant, je répétai son nom,

Plus bas, avec quelle souffrance !

« Ah ! cette fois, c'est elle ! » — « Non ! » —

Et cependant, c'était la France !

Salut enfin, salut, Paris !

Au flanc de toutes tes collines,

J'ai vu les funèbres débris,

J'ai vu la cendre et les ruines.

J'ai vu, dans la sombre cité,

Après tant de stériles peines,

L'effroyable complicité

Du désespoir et de la haine.

La France, lambeau par lambeau,

Tombait vaincue, — et criminelle :

Je l'ai vue au bord du tombeau,

Et j'ai cru mourir avec elle !

Aujourd'hui, l'on peut repartir :

La guérison nous paraît sûre ;

Dieu même semble consentir

A cicatriser la blessure !

A nos absents qui sont là-bas,

Et dont l'âme vibre à distance,

J'irai reparler d'espérance ;

Je leur dirai : « Ne pleurez pas ! »

Oui, la France a quitté la couche

Où son sang coulait sans tarir,

Où son regard fixe et farouche

Disait tout ce qu'on peut souffrir ;

Elle a, faible encor de sa fièvre,

Essuyé sur sa pâle lèvre

La honte mêlée au dégoût ;

Elle a, des yeux, cherché son glaive ;

Elle sourit, elle se lève,

Elle est levée : — elle est debout !