Les adieux d'hélène

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Tu dors, ô Ménélas ! et la liquide plaine

Balance le vaisseau qui doit ravir Hélène.

Sur les parquets de cèdre, effleurés en tremblant,

Elle posait dans l'ombre un pied furtif et lent ;

Un obstacle imprévu l'arrête… elle frissonne…

Hélas ! ses mains touchaient le berceau d'Hermione.

Le ciel pour la punir lui gardait ces adieux.

« O ma jeune Hermione, ô fille aimable et chère !

Dit-elle, ma faveur te demandait aux dieux ;

Et je pars ! et demain tu n'auras plus de mère ! »

A ces mots, l'œil baissé, tout entière à son deuil,

Du palais conjugal elle passe le seuil,

Et répète, en gagnant les rives écartées :

« O Pudeur ! où fuis-tu quand tu nous as quittées ? »

Des astres de la nuit brillaient les feux naissants :

Hélène, à leurs clartés, contemple cette terre,

Ces prés, ces eaux, témoins de sa fuite adultère ;

Et sa douleur s'exhale en ces tristes accents :

« Couvrez-vous d'un long deuil, odorantes prairies

Qu'au jour de mon hymen mes compagnes chéries,

La corbeille à la main, dépouillèrent de fleurs !

Péris, arbre sacré, qui fus l'arbre d'Hélène,

Péris ! que des Autans l'impétueuse haleine

Sèche ton vert feuillage et fane tes couleurs !

Je ne reverrai plus ton fortuné rivage,

Bel Eurotas ! adieu. Vous, cygnes de ces bords,

Dont un dieu pour ma mère emprunta le plumage !

Formez avant le temps d'harmonieux accords ;

Que d'échos en échos votre chant se répète,

Et porte mes regrets aux nymphes du Taygète. »

Elle aperçoit alors ces platanes nombreux

Qui du long Céramique ornent le sein poudreux.

C'est là que devant elle une foule en extase

Oubliait pour lavoir les combats du Gymnase ;

C'est là que les vieillards se redisaient entre eux :

« Qu'elle est belle ! et combien Ménélas est heureux ! »

Plus loin, à ses regards, sur la haute colline,

De Minerve apparaît la demeure divine.

Elle rougit ; baissant la tète sur son sein,

Elle tourne ses pas vers le temple prochain :

Ce temple est à Vénus, mais à Vénus armée.

Hélène alors s'arrête : interdite, alarmée,

Elle croit que déjà la déesse en fureur

De ses futurs destins lui présage l'horreur ;

Elle croit, dans l'effroi dont son âme est saisie,

Voir les feux de l'autel s'élancer vers l'Asie.

Soudain Pâris accourt, d'espérance enflammé ;

Autour de lui s'exhale un nuage embaumé :

« Viens, tout est prêt ; Thétis a reçu mon offrande ;

Le zéphyr nous appelle, et la mer te demande.

Viens, ô ma belle amante, ô fille de Léda !

Vénus veille sur nous des hauteurs de l'Ida,

Des mortels ni des dieux ne crains plus la colère :

Vénus est ma déesse, et Priam est mon père. »

Il dit ; la triste Hélène, en soupirant tout bas,

De son nouvel époux suit lentement les pas,

Non sans redire, au bruit des ondes agitées :

« O Pudeur ! où fuis-tu quand tu nous as quittées ? »