Les algues
Written 1894-01-01 - 1894-01-01
Qui dira la mer végétale ?
Algues, varechs et goëmons.
Tout l’immense herbier qu’elle étale,
C’est ainsi que nous le nommons.
Trois mots pour le peuple sans nombre
Qui tapisse au fond de son ombre
Ses ravins, ses plaines, ses monts !
Trois pauvres mots pour cette flore
Multiforme et multicolore
Que sans relâche fait éclore
L’éternel printemps des limons !
Sans parler des herbes secrètes
Que loin des rayons lumineux
Dans d’inaccessibles retraites
Les flots jaloux gardent en eux.
Forêts vierges aux mille plantes.
Tas de lianes ondulantes.
Enlacements vertigineux.
Combien que le flux sur la roche
Tour à tour accroche et décroche,
Et dont il nous montre tout proche
Le lacis de nerfs et de nœuds !
Parmi les flaques où fourmille
L’évaporation des eaux.
Vois donc ! Céramie en ramille.
Estocarpée en nids d’oiseaux,
Ulve large, à plat, qui se carre.
Éventail ouvert de l’agare.
Plocamium aux fins réseaux.
Laminaire gladiolée,
Lanière en caoutchouc collée
Par les vagues à la volée
Sur les récifs aux noirs naseaux.
Conferves vertes et ridées
En tapis de velours moussus,
Rouges et roses iridées,
Et que d’autres, dessous, dessus,
À l’énorme ou minime taille,
Embrouillant comme une bataille
Leurs figures et leurs tissus,
Cordons, rubans, mailles, spatules,
Plaques et glands, câbles et tulles,
Chairs lisses, cuirs pleins de pustules,
Fils déliés, paquets pansus !
Il en est de resplendissantes
Ainsi que des fruits et des fleurs
Cueillis en été dans les sentes
Où l’aube égrène encor ses pleurs.
Il en est où de l’or éclate.
Où saigne et flambe l’écarlate.
Il en est aux tendres couleurs ;
Il en est aux sinistres teintes.
Il en est qui sont comme atteintes
D’une langueur étrange, éteintes
En de diaphanes pâleurs.
Voici des arbres minuscules
Aux branchages s’entrecoupant
Voici des bras en tentacules
À côté d’un bouquet pimpant.
Ici, délicate membrane
Brodée à jour en filigrane.
Là-bas, crinière d’un arpent.
Ensemble on voit se tordre, pendre.
De la moire, une scolopendre,
Des cheveux de soie, et s’épandre
L’orbe délové d’un serpent.
Et tout cela n’est rien encore,
Presque rien, comme qui dirait
Les broussailles dont se décore
La lisière de la forêt.
C’est ce que découvre la vague,
Ce qu’à travers son cristal vague
Les jours de calme il transparait.
Mais que de merveilles voilées
Au fond ténébreux des vallées
Dont nulles mains ne sont allées
Effeuiller le vierge secret !
Là, ce sont des fourrés sans route
Et d’inextricables buissons.
Des clairières, des prés, où broute
Un tas de gueules en suçons.
Ce sont des jungles, des savanes
Où défilent par caravanes
De phantasmatiques poissons ;
Obscure, muette et mouvante,
C’est la forêt de l’épouvante,
Où la plante marche, vivante,
Où les pierres ont des frissons.
Là, subtiles ou bien épaisses.
Aspects et tons capricieux,
S’épanouissent les espèces
Que jamais ne verront nos yeux,
Les frondaisons intarissables
Qui dans les vases et les sables
Poussent leurs jets silencieux.
Arbres fous, folles graminées
Au fond du gouffre enracinées,
Et dont les sombres destinées
Ont le plafond des flots pour cieux.
Une d’elles parfois s’arrache,
La plus monstrueuse souvent,
Et l’Océan alors la crache
Avec son écume en bavant.
De son gigantesque cadavre
Elle pourrait barrer un havre,
Et les marins en la suivant
Pensent voir flotter sur l’eau bleue
Un dragon de plus d’une lieue
Qui tord les anneaux de sa queue
Et qui dresse sa crête au vent.
Imaginez un de nos chênes.
Un grand cèdre, un pin parasol,
Soudainement brisant ses chaînes
Et se déracinant du sol
Pour se livrer au vent qui passe
Et planer là-haut dans l’espace,
Les pieds en l’air, le geste fol ;
Ainsi ces algues démarrées
Planent au-dessus des marées,
Et pour des courses effarées
Dans l’eau roulante ont pris leur vol.
Au centre mort de l’Atlantique
Se forme, à l’abri des courants,
Un marécage fantastique
De tous ces corps mous adhérents.
C’est les Sargasses, les flots d’herbes,
Où Colomb sur ses nefs superbes
Eut peur, tant ils pressaient leurs rangs,
Noyés englués en litière
Plus vaste que l’Europe entière,
Liquide et mouvant cimetière
De tous ces cadavres errants.
Ô cadavres saints pour les hommes,
Car c’est de vous que nous sortons !
Ô vieilles algues, nous ne sommes
Que vos suprêmes rejetons.
Dans le primordial mystère,
Quand l’eau couvrait toute la terre.
Squelette sans chair ni tétons.
C’était en vous que la Nature
De vivre risquait l’aventure,
Et notre humanité future
Germait en fleurs dans vos boutons.
Ô vous en qui la vie abonde,
Et qui, même encore à présent,
Retrouvant l’humeur vagabonde,
En êtres vous organisant,
Changez vos fibrilles en pores,
Devenez bêtes, zoospores,
Méduses au disque luisant,
Ô vous qu’à cette heure on méprise
Et dont la chevelure grise
Va s’éparpillant à la brise
Parmi les larmes du jusant.
Ô vieilles algues nos aînées,
Qui du fond de vos antres creux
Agitez vos mains enchaînées
Et tordez vos bras douloureux,
Algues à qui je dois mon être,
Les hommes sauront reconnaître
Ce que vous avez fait pour eux.
Ô nos aïeules authentiques,
Je dirai vos gloires antiques,
Entonnant pour vous les cantiques
De mes vers les plus vigoureux.
Je dirai vos splendeurs énormes,
L’heure où les cieux lourds et troublés
N’avaient pas encor vu les formes
Des arbres, des prés verts, des blés.
Ni même les barbes légères
Des mystérieuses fougères,
Tandis que déjà rassemblés
Vos tourbillons de bêtes-plantes
Jetaient leurs semences, leurs lentes,
En fécondités pullulantes
Dont les flots étaient accablés.
Je dirai vos splendeurs flétries,
L’époque où parmi vos rameaux
En effroyables théories
Passaient d’étranges animaux,
Plésiosaure, ichthyosaure,
Ptérodactyle, d’où s’essore
L’essaim des dragons leurs jumeaux.
Monstres dont la fable est l’empire.
Mêlant serpent, lézard, vampire,
Spectres devant lesquels expire
Le pouvoir magique des mots.
Je dirai vos plus vieilles races
Dont s’échevelèrent les crins
Sans laisser l’ombre de leurs traces
À l’écran des sols sous-marins,
Les éteintes, les disparues,
Que les sédiments sous leurs crues
Ensevelirent brins à brins,
Celles dont fleurit le mystère
Aux temps limbiques où la terre
Au-dessus de l’eau solitaire
N’avait pas fait saillir ses reins.
Je dirai qu’en montant aux causes
Et vers l’originel instant,
À travers les métempsychoses
Du globe encor inconsistant,
C’est vous qu’on trouve les premières
Buvant les chaleurs, les lumières,
Pour faire un corps vibrant, sentant,
Et qu’ainsi sous votre figure
Végétale, animée, obscure,
D’abord se fixe et s’inaugure
L’être jusques alors latent.
Je dirai comment l’infusoire
S’exhala de vous. Je dirai…
Mais quoi ! De quel rêve illusoire
Mon orgueil s’est-il enivré ?
Moi, petit, elles, peuple immense,
Puis-je croire dans ma démence
Qu’en moi je les embrasserai,
Et qu’il suffira de mes phrases
Pour qu’à tous les yeux tu t’embrases,
Abîme noir qui les écrases
Et que nul œil n’a pénétré ?
Rien que pour nommer au passage
Chacune en la notant d’un trait
Qui remémore son visage,
Sa couleur, sa forme, il faudrait
Plus qu’un Valmiki, qu’un Homère,
Un nomenclateur de chimère
Au flux de verbe sans arrêt.
Dont la parole infatigable
Criant vocable sur vocable
Se déroulerait comme un câble
Et comme un torrent rugirait.
Or le temps n’est plus où ma race
Avait ces robustes poumons.
Pauvres chanteurs qu’un rien harasse.
Pour une ode que nous rimons
Un peu trop haut, d’une voix pleine,
Nous voilà fourbus, hors d’haleine,
Comme un vieux qui gravit les monts ;
Et le lecteur encor plus pâle
Bégaie, éperdu, dans un râle :
Que veut donc ce fou qui vous hale,
Algues, varechs et goëmons ?
Pour voir des peintures pareilles.
Pour ouïr de semblables cris,
On n’a plus les yeux, les oreilles
Qui conviennent, ni les esprits.
Qui tenterait cette épopée,
Sa vaillance serait trompée,
Ses vers resteraient incompris,
Et ses audaces téméraires
Ne récolteraient chez ses frères.
Au lieu de mots thuriféraires,
Que sourires et que mépris.
À quoi bon les chansons sublimes
Si l’on chante dans des caveaux ?
Il faut les poinçons et les limes,
Mais non le souffle, à nos travaux.
Poëte qui te sens des ailes,
Modère l’élan de tes zèles,
Rentre sous les communs niveaux,
Lamentable Orphée en délire
Qui veux toucher la grande lyre
Et pour auditeurs dois élire.
En place de tigres, des veaux !
Donc, ne crevons pas nos poitrines.
Ne risquons pas les cabanons,
Et gardez, ô plantes marines,
Les noms vains que nous vous donnons.
Mais qu’au moins, veuf de mes chimères,
Je vous puisse appeler nos mères.
Puisque c’est le plus beau des noms,
Et puisque mon cœur qui s’affale
N’ose point l’ode triomphale
À tonitruante rafale
De cuivres et de tympanons !