Les argonautes

By Victor Laprade

Written 1844-01-01 - 1844-01-01

Les pins, ô Pélion, descendent sur ta pente ;

Un dieu les pousse vers tes flots.

Le vaisseau dont Argus a taillé la charpente

Berce enfin tous ses matelots ;

Ils chantent, pleins d’ardeur, sur la poupe embellie

De trépieds et de rameaux verts,

Et coupent hardiment le câble qui les lie

Aux rochers du vieil univers.

Des femmes sur le bord la troupe est soucieuse.

Vers l’horizon tendant les mains,

Tout un peuple bénit la nef audacieuse

Qui porte l’espoir des humains.

Voici de l’inconnu la mer et ses épreuves,

Rochers sous l’onde et ciel brumeux !

Ô navire, à tes flancs les Tritons et les Fleuves

Attachent leurs bras écumeux ;

Sur ta proue, au galop de ses cavales noires,

Leur dieu brise chars et tridents ;

Les cyclopes hurlant du haut des promontoires

Te lancent des chênes ardents.

Car du monde où tu vas ces dieux gardent la route,

Par toi leur règne doit finir…

Souffrez en attendant la terreur et le doute,

Ô nautoniers de l’avenir !

Voguez pourtant, songez au but de ce voyage !

Le chêne de Dodone, interprète du sort,

Sous la voile a parlé comme sous le feuillage,

Et ce mât au vaisseau prophétise le port ;

Orphée en a donné l’espérance certaine ;

Il écoute la voix de la terre, il l’entend ;

Poète il vous traduit ce que lui dit le chêne,

Et des secrets d’en haut vous instruit en chantant.

« Voyez où le ciel touche aux vagues azurées

Cet horizon cache un trésor ;

Il faut, malgré la terre et l’onde conjurées,

Y découvrir la toison d’or.

Là, le divin bélier, dont la laine abondante

Devait vêtir tous les humains,

De son sang pacifique a teint sa robe ardente,

Égorgé par d’avides mains.

Le tyran de Colchos tient ce riche héritage

Gardé dans son royaume étroit ;

Ravissons, pour en faire un fraternel partage,

Ce trésor, auquel tous ont droit ! »

« Terrible en est l’abord : le roi défend sa proie.

Un dragon veillant jour et nuit

Au pied du hêtre sombre où la toison flamboie,

Siffle et bat ses flancs à grand bruit.

Lançant de leurs naseaux des vapeurs enflammées,

Des taureaux, des coursiers sans frein,

Dans les champs de la guerre écrasent les armées,

Le sang baigne leurs pieds d’airain ;

La terre tremble au loin ; plein de leur souffle immonde,

L’air est mortel aux assaillants…

Nous, sans crainte, marchons, chercheurs d’un nouveau monde ;

Les destins cèdent aux vaillants ! »

« D’un grand peuple, ô guerriers, comblant la longue attente,

Dans la ville il est doux de rentrer triomphants,

Et portant sur le dos la dépouille éclatante,

Prix dont l’homme de cœur enrichit ses enfants.

Vêtus de robes d’or par les vierges filées,

À d’éternels banquets vous irez vous asseoir :

Les Muses reviendront à vos fêtes mêlées…

Trouvez donc ce pays révélé par l’espoir ! »

C’est ainsi qu’ils voguaient à la voix du poète,

Les sublimes ambitieux,

Ces hommes qui rêvaient pour dernière conquête,

D’entrer tout armés dans les cieux.

La lyre conjurait les périls du voyage,

Et les ennuis et les lenteurs,

Le calme, plus funeste, et plus craint que l’orage

Par ces hardis navigateurs.

En vain la nuit les trompe, et le vent les retarde ;

Le vaisseau changeant d’horizon,

Aux monstres indomptés qui l’avaient sous leur garde

Reprend la divine toison.

Vous n’êtes pas au bout des épreuves fatales,

Pilotes, jouets du destin !

Vous n’avez pas encor dans vos cités natales

Mis à l’abri votre butin.

Le retour n’est pas sur ; les mers les plus sereines

Cachent des écueils aux vainqueurs :

C’est l’île de Circé, c’est l’antre des Syrènes ;

Leur chanson va tenter vos cœurs !

Déjà vous leur cédez… mais la lyre d’Orphée

Parle dans sa prudente main ;

Des lâches déités la voix est étouffée,

Le vaisseau poursuit son chemin.

Il touche au port ; en lui la paix et l’abondance.

De l’antique âge d’or le charme est revenu.

Sur le pont égayé par le chant et la danse,

Chaque homme participe au trésor inconnu.

Des ailes tout à coup s’ouvrent avec tes voiles,

Ô navire ! à la mer adressant tes adieux,

Tu vas, là-haut, briller au milieu des étoiles,

Et tous tes matelots passent au rang des dieux.