Les Bannis

By Victor Hugo

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Cynthée, athénien proscrit, disait ceci :

Un jour, moi Cynthœus et Méphialte aussi

Tous deux exilés, lui de Sparte, moi d'Athènes,

Nous suivions le sentier que voici dans les plaines,

Car on nous a bannis au désert de Thryos.

Un bruit pareil au bruit de mille chariots,

Un fracas comme en peut faire un million d'hommes,

S'éleva tout à coup dans la plaine où nous sommes.

Alors pour écouter nous nous sommes assis ;

Et ce grand bruit venait du côté d'Éleusis ;

Or Éleusis était alors abandonnée,

Et tout était désert de Thèbe à Mantinée

A cause du ravage horrible des persans.

Les champs sans laboureurs, les routes sans passants

Attristaient le regard depuis plus d'une année.

Nous étions là, la face à l'orient tournée,

Et l'étrange rumeur sur nos têtes passait ;

Et Méphialte alors me dit : — Qu'est-ce que c'est ?

— Je l'ignore, lui dis-je. Il reprit : — C'est l'Attique

Qui se soulève, ou bien c'est l'Iacchus mystique

Qui parle bruyamment dans le ciel à quelqu'un.

— Ami, ce que l'exil a de plus importun,

Repris-je, c'est qu'on est en proie à la chimère.

Et cependant le bruit cessa. — Fils de ta mère,

Me dit-il, je suis sûr qu'on parle en ce ciel bleu,

Et c'est la voix d'un peuple ou c'est la voix d'un dieu.

Maintenant comprends-tu ce que cela veut dire ?

— Non. — Ni moi. Cependant je sens comme une lyre

Qui dans mon cœur s'éveille et chante, et qui répond,

Sereine, à ce fracas orageux et profond.

— Et moi, dis-je, j'entends de même une harmonie

Dans mon âme, et pourtant la rumeur est finie.

Alors Méphialtès s'écria : — Crois et vois.

Nous avons tous les deux entendu cette voix ;

Elle n'a point passé pour rien sur notre tête ;

Elle nous donne avis que la revanche est prête ;

Qu'aux champs où, jeune, au tir de l'arc je m'exerçais

Des enfants ont grandi qui chasseront Xercès ;

Cette voix a l'accent farouche du prodige.

Si c'est le cri d'un peuple, il est pour nous, te dis-je ;

Si c'est un cri des dieux, il est contre ceux-là

Par qui le sol sacré de l'Olympe trembla.

Xercès souille la Grèce auguste. Il faut qu'il parte.

Et moi banni d'Athène et lui banni de Sparte,

Nous disions ; lui : — Que Sparte, invincible à jamais,

Soit comme un lever d'astre au-dessus des sommets !

Et moi — Qu'Athènes vive et soit du ciel chérie !

Et nous étions ainsi pensifs pour la patrie.