Les barberi

By Alfred Busquet

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

C’est l’heure où le Corso se remplit de voitures,

L’heure des Barberi, du bruit, des confitures.

Des gambades, des cris, des capucins, des fous.

Des nièces de curés avec leurs yeux si doux.

Des Pandolphes, des Turcs, des danses enragées.

Des confetti neigeux, des noix et des dragées,

De ce qui fait la ville un paradis mondain,

Jusqu’à l’heure où finit le carnaval romain.

Notre ami, jeune, ardent, fort peu mélancolique.

Au sommet de l’Ara-Cœli, contre un portique.

Parmi les spectateurs s’est assis pour mieux voir.

Sur les degrés voisins une belle à l’œil noir.

Au corsage opulent, au port de reine, et telle

Qu’en rêvait Sanzio, qu’en sculpta Praxitèle,

Plus belle que Junon et plus robuste encor,

Avec ses cheveux hoirs que tient l’épingle d’or.

Regardait… Notre ami sourit à la voisine,

Il risque un mot ou deux… Mais la Transtévérine

Ne répond pas au jeu… Ses regards sont ailleurs,

Notre galant emploie un tour et des meilleurs,

De ceux qu’une Romaine en ces jours de folie

Permet en souriant et qu’il faut qu’on oublie.

Son corsage entr’ouvert laissait voir un beau sein,

Il l’emplit de bonbons égarés à dessein.

Sans pouvoir arracher un sourire à la belle.

Ni d’un regard hautain, l’insulte moins cruelle.

Lorsque de confetti le corset est tout plein.

Poussant le buse avec un geste souverain.

Elle les fait rouler de son sein jusqu’à terre…

Le jeu recommença par trois fois sans colère…

Pour attraper au vol les bonbons épiés.

Les enfans querelleurs se roulent à ses piés ;

Mais elle, indifférente au bruit, non combattue.

Elle a repris soudain ses grands airs de statue.

Et les yeux dilatés regarde à l’horizon

Celui dont elle est hère, un jeune et beau garçon

Qui, les sourcils arqués et le torse en arrière.

Retient le Barberi par sa rude crinière.

Et de ses doigts noueux lui meurtrit les naseaux.

Tout pareil à Castor, fier dompteur de chevaux.