Les barques attachées

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Dansez, les petites barques !

Dansez, les petits bateaux

Sur lesquels on voit des marques

De gros couteaux !

Dansez, les petites barges

Sur lesquelles sont écrits

Des noms cordiaux et larges

Comme des cris !

Dansez, le Requin, de Nantes,

Le Marsouin, de Paimpol,

Que des cordes frissonnantes

Tiennent au sol !

Dansez ces danses, penchées

Par l'effort sur un lien,

Que les barques attachées

Dansent si bien !

Quand on tient par une amarre

Que l'on ne peut pas casser

Au port plat comme une mare,

Il faut danser !

L'air a tant de transparence

Qu'on peut, au lointain de l'eau

Où vient se jeter la Rance,

Voir Saint-Malo !

Dansez ! — En cognant vos quilles,

Faites onduler vos rangs !

Les paniers sont pleins d'équilles

Et de harengs ;

Les goélands font des rondes

Sur les quais par l'eau vernis ;

Les rouleaux de cordes blondes

Semblent des nids ;

Et sur la pierre brûlante

Quelques mousses ingénus

Dorment en montrant la plante

De leurs pieds nus !

Dansez en roulant des hanches

Le long des pierres du bord,

Les petites barques blanches

Qu'on laisse au port !

Dansez, les peintes en rouge,

Dansez, les peintes en bleu,

Sur votre reflet qui bouge

Toujours un peu !

Dansez, les neuves, parées,

Et les très vieilles, qui n'ont,

Pour éblouir les marées,

Plus que leur nom !

Que chacune dans la Rance

Mire le beau nom qu'elle a !

Et dansez, Bonne Espérance,

Maris Stella !

Dansez, la Belle Jeannette,

Dansez, les Trois Bonnes Gens,

Le Vieux Gabier, la Mouette,

Les Deux Sergents !

Trompez, la Nouvelle-Zemble,

Votre impatience par

Un balancement qui semble

Presque un départ !

Là-bas, en blancheurs confuses,

Ces champignons des remous

Qu'on appelle des méduses

Naviguent, mous !

Dansez en rêvant aux vagues !

Ah ! sur l'eau, d'un coup profond,

Quels colliers et quelles bagues

Les rames font !

Dans l'odeur d'algue et d'éponge

Du petit port trop serein,

Barques, bercez-vous d'un songe

Glauque et marin !

Acceptez ces ondes plates !

Le long de vos ventres ronds

Repliez, comme des pattes,

Vos avirons !

Faites comme les poètes :

Dans le banal clapotis

Trouvez les flots des tempêtes

En plus petits !

Sur l'eau verte où des bicoques

Mirent leurs toits renversés,

Vous poussant un peu des coques,

Barques, dansez,

En rêvant aux villes claires

Des pays orientaux

Qui, de près, sont des misères !

En rêvant aux

Archipels blonds et fertiles

Qui, si vous en approchez,

Vous paraîtront moins des îles

Que des rochers !

Sachez la vertu d'un câble,

Et que tout l'or du lointain

Est dans ce chanvre implacable

Qui vous retient !

On fait dans le creux d'une anse

Les voyages les plus beaux

Pendant qu'on tire en silence

Sur ses anneaux !

Alors, pourquoi le voyage ?

Mon Dieu, si c'est pour laisser

Un sillage, — tout sillage

Doit s'effacer !

C'est pourquoi, dansez sur place !

On voit au loin Saint-Malo…

Le soir vient… la brise est lasse…

Dansez sur l'eau !