Les barques attachées
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
Dansez, les petites barques !
Dansez, les petits bateaux
Sur lesquels on voit des marques
De gros couteaux !
Dansez, les petites barges
Sur lesquelles sont écrits
Des noms cordiaux et larges
Comme des cris !
Dansez, le Requin, de Nantes,
Le Marsouin, de Paimpol,
Que des cordes frissonnantes
Tiennent au sol !
Dansez ces danses, penchées
Par l'effort sur un lien,
Que les barques attachées
Dansent si bien !
Quand on tient par une amarre
Que l'on ne peut pas casser
Au port plat comme une mare,
Il faut danser !
L'air a tant de transparence
Qu'on peut, au lointain de l'eau
Où vient se jeter la Rance,
Voir Saint-Malo !
Dansez ! — En cognant vos quilles,
Faites onduler vos rangs !
Les paniers sont pleins d'équilles
Et de harengs ;
Les goélands font des rondes
Sur les quais par l'eau vernis ;
Les rouleaux de cordes blondes
Semblent des nids ;
Et sur la pierre brûlante
Quelques mousses ingénus
Dorment en montrant la plante
De leurs pieds nus !
Dansez en roulant des hanches
Le long des pierres du bord,
Les petites barques blanches
Qu'on laisse au port !
Dansez, les peintes en rouge,
Dansez, les peintes en bleu,
Sur votre reflet qui bouge
Toujours un peu !
Dansez, les neuves, parées,
Et les très vieilles, qui n'ont,
Pour éblouir les marées,
Plus que leur nom !
Que chacune dans la Rance
Mire le beau nom qu'elle a !
Et dansez, Bonne Espérance,
Maris Stella !
Dansez, la Belle Jeannette,
Dansez, les Trois Bonnes Gens,
Le Vieux Gabier, la Mouette,
Les Deux Sergents !
Trompez, la Nouvelle-Zemble,
Votre impatience par
Un balancement qui semble
Presque un départ !
Là-bas, en blancheurs confuses,
Ces champignons des remous
Qu'on appelle des méduses
Naviguent, mous !
Dansez en rêvant aux vagues !
Ah ! sur l'eau, d'un coup profond,
Quels colliers et quelles bagues
Les rames font !
Dans l'odeur d'algue et d'éponge
Du petit port trop serein,
Barques, bercez-vous d'un songe
Glauque et marin !
Acceptez ces ondes plates !
Le long de vos ventres ronds
Repliez, comme des pattes,
Vos avirons !
Faites comme les poètes :
Dans le banal clapotis
Trouvez les flots des tempêtes
En plus petits !
Sur l'eau verte où des bicoques
Mirent leurs toits renversés,
Vous poussant un peu des coques,
Barques, dansez,
En rêvant aux villes claires
Des pays orientaux
Qui, de près, sont des misères !
En rêvant aux
Archipels blonds et fertiles
Qui, si vous en approchez,
Vous paraîtront moins des îles
Que des rochers !
Sachez la vertu d'un câble,
Et que tout l'or du lointain
Est dans ce chanvre implacable
Qui vous retient !
On fait dans le creux d'une anse
Les voyages les plus beaux
Pendant qu'on tire en silence
Sur ses anneaux !
Alors, pourquoi le voyage ?
Mon Dieu, si c'est pour laisser
Un sillage, — tout sillage
Doit s'effacer !
C'est pourquoi, dansez sur place !
On voit au loin Saint-Malo…
Le soir vient… la brise est lasse…
Dansez sur l'eau !