Les bermudes

By Alfred Busquet

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

— Toi qui, perché sur les Bermudes,

Comme un vautour sur un rocher.

Dans les tempêtes les plus rudes

Veilles au phare, dur nocher.

Parmi les voiles vagabondes.

Alcyons perdus sur les ondes.

Fuyant ton rescif déserté.

En est-il une par mégarde

Qui nous rapporte. Dieu le garde !

Ton drapeau, sainte Liberté !

— Hier, durant la nuit la plus noire.

Sur le roc, aiguille du glacier.

J’étais debout… Le promontoire

Flambait aux feux de mon brasier.

Soudain, voici que dans la brume

Le canon tonne, le flot fume.

Et je vois, comme dans l’enfer.

Des hommes se livrer bataille.

Et des nègres de haute taille

Qu’on précipitait dans la mer.

— Vieillard, ta parole est sinistre,

Mais je pardonne à ton humeur,

Car ta mémoire est le registre

Des naufrages et du malheur ;

Sur ce roc perdu, seul au monde.

Dans une obscurité profonde.

Loin de tous, tu vis irrité.

Mais tu peux, poursuivant ton rêve.

Quand ton regard vers Dieu se lève.

Croire au moins à l’égalité.

— L’Égalité, c’est la patrie.

C’est la terre, et j’en suis chassé ;

Tout mon sang se révolte et crie

Contre mon sort et le passé.

Les flots aussi bien que la terre

N’ont pas éclairci le mystère

Qu’on n’approfondira jamais :

Abaissez, du haut des Bermudes,

Vos regards sur les latitudes,

Que voyez-vous ? Des mâts anglais !

— Je te plains.

— Cesse de me plaindre,

Garde ton ingrate pitié.

Moi, je vous hais tous, sans vous craindre.

Car je vous ai tous sous mon pié ;

Esclave de la destinée.

Ma vie au roc est enchaînée.

Je suis libre et captif… Je puis

Faire un soleil avec mon phare

Ou de ces flots faire un Tartare

Plus noir que les plus noires nuits.

Vous qui hantez les solitudes.

Marins sur la mer égarés.

Fuyez la côte et les Bermudes,

Et ces rocs, tigres effarés.

De moi n’espérez aucune aide.

N’attendez pas que j’intercède

Pour vous disputer au trépas.

Vos sanglots sont mes chants de fête.

Je pourrais calmer la tempête

Que certes, je ne voudrais pas !