Les bottines

By Alphonse Daudet

Written 1858-01-01 - 1858-01-01

Moitié chevreau, moitié satin,

Quand elles courent par la chambre,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Il faut voir de quel air mutin

Leur fine semelle se cambre.

Clic ! clac !Clic ! clac !

Sous de minces boucles d’argent,

Toujours trottant, jamais oisives,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Elles ont l’air intelligent

De deux petites souris vives.

Clic ! clac !Clic ! clac !

Elles ont le marcher d’un roi,

Les élégances d’un Clitandre,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Par là-dessus, je ne sais quoi

De fou, de railleur et de tendre.

Clic ! clac !Clic ! clac !

En hiver au coin d’un bon feu,

Quand le sarment pétille et flambe,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Elles aiment à rire un peu,

En laissant voir un bout de jambe.

Clic ! clac !Clic ! clac !

Mais quoique assez lestes, — au fond,

Elles ne sont pas libertines,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Et ne feraient pas ce que font

La plupart des autres bottines.

Clic ! clac !Clic ! clac !

Jamais on ne nous trouvera,

Dansant des polkas buissonnières,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Au bal masqué de l’Opéra,

Ou dans le casino d’Asnières.

Clic ! clac !Clic ! clac !

C’est tout au plus si nous allons,

Deux fois par mois, avec décence,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Nous trémousser dans les salons

Des bottines de connaissance.

Clic ! clac !Clic ! clac !

Puis quand nous avons bien trotté,

Le soir nous faisons nos prières,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Avec toute la gravité

De deux petites sœurs tourières.

Clic ! clac !Clic ! clac !

Maintenant, dire où j’ai connu

Ces merveilles de mignature,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Le premier chroniqueur venu

Vous en contera l’aventure.

Clic ! clac !Clic ! clac !

Je vous avouerai cependant

Que souventes fois il m’arrive,

Clic ! clac !Clic ! clac !

De verser, en les regardant,

Une grosse larme furtive.

Clic ! clac !Clic ! clac !

Je songe que tout doit finir,

Même un poème d’humoriste,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Et qu’un jour prochain peut venir

Où je serai bien seul, bien triste,

Clic ! clac !Clic ! clac !

Lorsque, — pour une bonne fois,

Mes oiseaux prenant leur volée,

Clic ! clac !Clic ! clac !

De loin, sur l’escalier de bois,

J’entendrai, l’âme désolée :

Clic ! clac !Clic ! clac !