Les boulingrins

By Jean Lorrain

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Dans la ronce et dans l'herbe humide

De l'ancien parc à l'abandon

Songe, étrange cariatide,

Un morne et lépreux Cupidon.

Soulevant entre ses mains vides

Un vieux cadran solaire absent,

Dieu du passé, ses vœux avides

implorent en vain le présent.

Le cadran, qu'effleuraient les heures,

Dans la folle avoine est tombé

Et, pareil aux vieilles demeures,

Un lierre aux yeux l'a dérobé.

Avec un bruit d'eau monotone

Là-bas, au fond des boulingrins

Une fine averse d'automne

Mouille et détrempe les terrains

Resté, lui, fidèle à sa pose,

L'Éros, ailé comme jadis,

Dans un geste d'apothéose

Tend vers le ciel deux bras verdis.

Au loin l'interminable allée,

Mourante au bord d'un saut de loups,

Laisse apparaître désolée,

Une plaine où pomment des choux,

Et sur son socle, qui s'écaille,

Le dieu mythologique et fier,

— Des siècles juste représaille —

A ce plant de choux pour enfer.

Avec un bruit d'eau monotone.

Là-bas, au fond des boulingrins,

Une fine averse d'automne

Mouille et détrempe les terrains.