Les Bucoliastes

By Charles-Marie Leconte De Lisle

Written 1852-01-01 - 1852-01-01

Sources claires ! Et toi, venu des dieux, ô fleuve

Qui, du tymbris moussu, verses tes belles eaux !

Je ferai soupirer, couché dans vos roseaux,

Ma syrinx à neuf tons enduits de cire neuve :

Apaisez la cigale et les jeunes oiseaux.

Vents joyeux qui riez à travers les feuillages,

Abeilles qui rôdez sur la fleur des buissons,

De ma syrinx aussi vous entendrez les sons ;

Mais, de même qu'Éros, les muses sont volages :

Hâtez-vous ! D'un coup d'aile emportez mes chansons.

Tout est beau, tout est bien, si Theugénis que j'aime

Foule de son pied nu l'herbe molle des bois !

Vers midi, l'eau courante est plus fraîche où je bois,

Et mes vases sont pleins d'une meilleure crème.

Absente, tout est mal, tout languit à la fois !

Dieux heureux ! Que le lait abonde en mes éclisses !

Et quand le chaud soleil dans l'herbe a rayonné,

Du creux de ce rocher d'un lierre couronné,

Que j'entende mugir mes bœufs et mes génisses :

Tout est beau, tout est bien, il est doux d'être né !

Si l'hiver est un mal pour l'arbre qu'il émonde,

Pour les cours d'eau taris la flamme de l'été,

Il souffre aussi, celui qu'une vierge a dompté,

Du mal que fait Éros, le plus amer du monde,

Et d'une soif rebelle à tes flots, ô Léthé !

Souvent, au seuil de l'antre où la rouge verveine

Croît auprès d'un lentisque et d'un vieil olivier,

La fille au noir sourcil parut me convier.

Par la rude Artémis ! Son attente était vaine ;

Car les bœufs sont la joie et l'honneur du bouvier.

Quand, aux feux du matin, s'envole l'alouette

Du milieu des sillons de rosée emperlés,

Je ne l'écoute plus ; mes esprits sont troublés ;

Mais pour te ranimer, ô nature muette,

Il suffit d'une voix qui chante dans les blés !

Rire de femme et chant d'alouette à l'aurore,

Gazouillements des nids sur les rameaux dorés,

Sont bruits doux à l'oreille et souvent désirés ;

Mais rien ne vaut la voix amoureuse et sonore

D'un taureau de trois ans qui beugle par les prés.

Bélier, pais l'herbe en fleur ; et toi, chèvre indocile,

Broute l'amer cytise aux pentes du coteau ;

Lampuros, mon bon chien, veille sur le troupeau.

Pour moi, tel que Daphnis, le bouvier de Sicile,

Je meurs ! Et Theugénis a creusé mon tombeau.

Ô pasteur des béliers, gardien des noires chèvres,

Jamais chanson pareille ici ne résonna !

Et la plainte est plus gaie, oui ! Par Perséphona !

Que la glauque Amphitrite exhale de ses lèvres

Et que le vent d'Épire apporte au vieil Aitna !

Ami, prends ma syrinx, si légère et si douce,

Dont la cire a gardé l'odeur du miel récent :

Brûle-la comme moi qui meurs en gémissant ;

Et sur un humble autel d'asphodèle et de mousse

Du plus noir de mes boucs fais ruisseler le sang.

C'est bien. Le soleil monte et l'ombre nous convie ;

On n'entend plus frémir la cime des forêts :

Viens savourer encor ce vase de lait frais ;

Et si le morne Hadès fait toujours ton envie,

Ô pâle chevrier, tu mourras mieux après !