Les captives

By Jean Lorrain

Written 1882-01-01 - 1882-01-01

A TRAVERS les récits épiques

Et les combats retentissants

On voit passer au vent des piques

Des femmes aux seins pâlissants.

Sous leur paupière humiliée

Leur regard haineux garde encor

Le reflet de Troie incendiée,

Croulant au son brutal du cor.

Leur torse a des splendeurs de nacres

Sous leurs mouvants cheveux d’or clair

Et la rouge horreur des massacres

S'allume aux clartés de leur chair.

Sous leur ceinture ciselée

Et les anneaux de leurs bras ronds

Leur beauté triste et résignée

D'Éros a bu tous les affronts.

Présent fatal d'Éros aux braves

Et par les braves dédaigné,

Leur beau corps du maître aux esclaves

Passe tour à tour outragé.

Aussi leur chair indifférente,

Lasse de fatigue et d'amour,

A chaque amant plus transparente,

Se fane et pâlit chaque jour.

Ces pâleurs de fleurs maladives,

L'éclat de ces yeux sans sommeil

Sont votre parure, ô captives,

Filles de fange et de soleil.

La chair de vos blanches poitrines,

Meurtrie aux caresses d'Éros,

A gardé des saveurs divines

Où revit l'âme des héros.

Puisse cette saveur de crime,

Exhalée entre vos seins blancs

Captives, imprégner mon rythme

De leurs parfums chauds et troublants.