Les carrières de jaumont

By Gabriel Delaunay

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Vengeance ! — avaient-ils dit, dans leur âpre douleur.

Leurs yeux restèrent secs, mais la haine en leur cœur

Avec ses doigts d'acier fit une déchirure,

Et les pleurs détournés inondaient leur blessure !

Satan avait dû voir déborder ce torrent ;

Satan leur mit au cœur la rage du serpent.

Ah ! c'est qu'il est venu le temps des représailles :

La vengeance a des droits en dehors des batailles,

Elle peut sous les fleurs cacher des échafauds

Quand les soldats déchus ne sont que des bourreaux,

D'infâmes suborneurs, effroi de nos familles,

Qui, jusque chez les morts, vont insulter aux filles !

Donc, quatre paysans, par l'outrage éprouvés,

Avaient juré la mort des soldats réprouvés :

De la pitié la haine a franchi les barrières !

Jaumont à leurs pensers vient offrir des carrières

Sous un crâne poudreux aux profonds creusements

Zébrés de ça, de là, par des soutènements.

Soudain des offensés le projet redoutable

Est de vanter la place heureuse, inexpugnable,

Aux avides Teutons, voulant sur les Latins

Fondre de ces hauteurs en parfaits assassins :

Ils s'élancent hardis sur la scène mouvante ;

Des Latins prévenus l'attitude imposante

Attend avec stupeur un ordre solennel :

« Feu ! » nous crie une voix… oh ! spectacle éternel,

Si je ferme les yeux qu'anime ma pensée !!!

Des ennemis par nous la masse est repoussée,

Plus loin elle recule et plus proche est la mort.

Une attaque opposée a décidé son sort :

Dans l'excavation l'airain fatal résonne,

Le gouffre^qui s'émeut va n'épargner personne,

Il palpite, il s’entr’ouvre, et les caveaux béants

S'abreuvent à loisir de milliers d'Allemands !

Une seule clameur, déchirante, indicible,

S'élève vers le ciel comme un remords horrible,

Sortant du précipice où, canons et chevaux,

Se confondent au sein d'insondables tombeaux !

Les Teutons, sans nul doute, eussent à notre place

D'un hurlement féroce, inhérent à leur race,

Salué le succès de ce fait glorieux !…

Mais nous… muets, glacés, les larmes dans les yeux

Nous mêlions à leurs voix nos ferventes prières,

Afin qu'un prompt repos vînt fermer leurs paupières.

Vengeance ! avaient-ils dit, dans leur âpre douleur,

Leurs yeux restèrent secs, mais la haine en leur cœur

Avec ses doigts d'acier fit une déchirure,

Et les pleurs détournés inondaient leur blessure !

Ils n'y furent survivre, et pour n'en plus souffrir,

Parmi les Allemands ils ont voulu mourir.

Heureux d'être plus près témoins de leur supplice,

De leur vie ils ont fait l'immortel sacrifice !!!