Les Cartes

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Comme au temps de René Descartes,

Deux siècles étant bien sonnés,

On dit que les héros des cartes

Sont violemment soupçonnés.

Ces gens-là n'étaient pas honnêtes :

Il ne faut pas être comme eux.

Figures des cartes, vous n'êtes

Bonnes qu'à damner les gommeux.

David, qui dansait devant l'arche,

Alexandre, dieu sur son char,

Le grand Charles, toujours en marche,

Le chauve conquérant César ;

Ces Rois des guerres insolentes,

Effroi des peuples mutilés,

Ont gardé leurs âmes sanglantes

Sous leurs pourpoints bariolés.

Judith, qui ne fait pas largesse,

A l'enfer dans ses yeux dormants

Et paye en mines de singesse

Tous ses misérables amants.

Il faut se défier d'Argine.

Pallas réclame des sursis.

Rachel met de la plombagine

Pour ombrer ses pâles sourcils ;

Et ces Reines dont l'œil nous flatte,

Amantes au cœur de bourreau,

Tiennent une fleur écarlate,

Comme une Hélène de Moreau.

Hector semble guigner ta montre.

Lahire, Lancelot, Hogier

Sont de ces filous qu'on rencontre

Dans les pièces d'Émile Augier.

Même on doit éviter les Piques.

Le Trèfle, avec des airs moqueurs,

Nous offre ses festins épiques ;

Mais, surtout, redoutez les Cœurs !

Brillant de ses pourpres grossières,

Quand un jeu de cartes s'abat,

Il en sort des voix de sorcières

Pour nous inviter au sabbat.

Le Jeu nous met à bien des sauces.

Parfois on y perd son manteau

Et l'honneur, sans compter ses chausses.

Il vaut mieux jouer au loto !