Les chalands

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1905-01-01 - 1905-01-01

Aux tournants troubles de la Seine, mes chalands

Avec leurs mariniers blonds et roux à l'arrière,

Défilent sous mes yeux, à la remorque, lents,

Un pot de fleurs à leurs fenêtres batelières.

J'aime les regarder, bien chargés, bien fournis.

Ils sont assis sur leur reflet quand ils s'arrêtent,

Et l'eau douce vient caresser comme une bête

Et faire respirer leurs beaux ventres vernis.

La Seine de Paris sans verdure et sans grève,

Je voudrais la quitter pour m'en aller comme eux,

— Passant au fil de l'eau par Rouen et la Hève, —

Regagner l'estuaire avec son cap brumeux.

Car ils vont jusqu'au bout de ma Seine normande,

Et moi, certains soirs lourds ou certains matins clair

Je sens, rien qu'à les voir, que mon âme demande

Quelque chose… Et je suis en peine de la mer.