Les châtiments

By Victor Hugo

Written 1898-01-01 - 1898-01-01

Rester où nous sommes !

Non ! puisque ces hommes ;

Tes fils, Liberté ;

Ne sont que des femmes,

Relever les âmes

C'est ma volonté.

Puisque tout s'écroule,

Puisque cette foule

N'est, sous ce pouvoir,

Que poussière et sable,

Être formidable

C'est le grand devoir.

La loi n'est pas morte,

La justice est forte,

On est nation,

Dieu pensif approuve ;

Tant qu'une âme couve

L'indignation.

Il est nécessaire,

Quand tout est misère,

Opprobre, douleur,

Torpeur, frénésie,

Que la poésie,

Cette plaine en fleur,

À toutes les roses,

A toutes les choses

Du printemps serein,

Dont elle est semée,

Mêle la fumée

D'un feu souterrain.

Quand, parce qu'un homme

Est béni par Rome,

Il peut tout braver,

Ne rendre aucun compte,

Et couvrir de honte

L'aube à son lever,

Quand tout le protège,

Et quand son cortège

Rampe avec orgueil,

Tas d'hommes de proie,

Vils, ayant pour joie.

La patrie en deuil,

Quand on n'a plus d'armes,

Quand Tyrtée en larmes

Réjouit Scapin,

Quand frémit l'histoire,

Quand l'homme est sans gloire,

La femme sans pain,

Certe, il est utile

Qu'on voie en mon style

Les rois châtiés,

L'ouragan, l'outrage,

Et toute la rage

Des grandes pitiés.

Certes, je dois plaire,

France, à ta colère,

Quand je dis : Allons !

Et quand j'encourage

Au souffle, à l'orage,

Les noirs aquilons.

Et quand aux poètes,

Je dis : Gypaètes,

Faucons et vautours,

Guerre aux infidèles !

Guerre ! ayons des ailes

Puisqu'ils ont des tours !

Guerre au front servile !

La lâcheté vile

Du fourbe est l'appui :

Guerre au maître infâme !

Dispersons notre âme

En foudre sur lui !

Je sens que moi-même,

Furieux, je m'aime ;

Et je suis content

Quand sous mon vol sombre,

Le, tyran, dans l'ombre,

Tête basse, attend.

Quel abîme creuse

Leur croissance affreuse !

On voit, radieux,

Sur la terre en cendre,

Ces démons s'étendre

Et grandir ces dieux ;

Ils sont sur le faîte ;

Dante les arrête

De son poing d'acier,

Et les rapetisse ;

Dieu pour sa justice

Fit ce justicier.

Quand s'ouvre le gouffre,

Quand le peuple souffre

Sous d'impurs vainqueurs,

Cet énorme câble,

La haine implacable,

Soutient tous les cœurs.

Des gueux ont des mondes ;

Des Césars immondes,

Sous leurs pieds ayant

La loi, leur victime,

Ajoutent au crime

Un rire effrayant.

J'envoie à leurs fêtes

Mes hymnes tempêtes

Luire et flamboyer,

Et mon âme est haute

Quand l'éclair mon hôte

Sort de mon foyer.

Pour frapper les traîtres,

Faux dieux et faux prêtres,

Vil groupe inhumain,

Debout dans mon aire

Je montre au tonnerre

Le plus court chemin.

C'est la sainte cause.

Mon vers superpose

La justice au mal,

Jésus à Tibère,

L'idéale sphère.

Au gouffre animal.

Cette œuvre est la vraie.

Abhorrer l'ivraie

C'est aimer l'épi.

Je trouve dans l'antre

De l'histoire, où j'entre,

Tacite accroupi ;

Juvénal, ce fauve,

Eschyle au front chauve,

Me disent : C'est bien.

Sombre philosophe,

Je mets dans ma strophe

Le vent libyen.

L'ombre est mon amante ;

J'aime la tourmente,

Le déchaînement ;

J'aime le désordre

Des rois que vient mordre

L'ïambe écumant.

Cieux ! j'aime la haine

Quand elle est sereine,

Quand elle a raison,

Et quand, comme Électre,

Elle est le grand spectre

Droit sur l'horizon.