Les complaintes

By Émile Verhaeren

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

Les complaintes qu’on va chantant par la grand’route,

Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,

Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute

Sont plus tristes encor, les dimanches, le soir,

Dans le silence éteint des tons et des lumières.

Le village s’endort. La cloche des saluts

Tinte minablement sa plainte et les chaumières

Qu’on ferme, et les verrous et les seuils vermoulus

Poussent des cris souffrants, comme des voix humaines.

Parfois, dans les vergers, un très doux meuglement

Ou quelque bruit d’étable et de chenil. Les plaines

Se remplissent de nuit et de tressaillement.

Personne. À l’horizon, rien que la solitude

Et des nuages longs qui voyagent, par tas.

Et dans cet infini d’ombre et de lassitude

Et dans cette douleur des campagnes, là-bas,

Les complaintes qu’on va chantant par la grand’route

Avec leurs vieux refrains de banal désespoir,

Avec leurs mots en panne et leur rythme en déroute,

Meurent en cette mort de dimanche et de soir.