Les cordeliers de catalogne

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Je veux vous conter la besogne

Des bons frères de Catalogne :

Besogne où ces frères en Dieu

Témoignèrent en certain lieu

Une charité si fervente,

Que mainte femme en fut contente,

Et crut y gagner paradis.

Telles gens, par leurs bons avis,

Mettent à bien les jeunes âmes,

Tirent à soi filles et femmes,

Se savent emparer du cœur,

Et dans la vigne du Seigneur

Travaillent, ainsi qu’on peut croire

Et qu’on verra par cette histoire.

Au temps que le sexe vivoit

Dans l’ignorance, et ne savoit

Gloser encor sur l’Évangile

(Temps à coter fort difficile),

Un essaim de frères dîmeurs

Pleins d’appétit et beaux dîneurs,

S’alla jeter dans une ville

En jeunes beautés très-fertile.

Pour des galants, peu s’en trouvoit ;

De vieux maris, il en pleuvoit.

À l’abord, une confrérie

Par les bons pères fut bâtie.

Femme n’étoit, qui n’y courût,

Qui ne s’en mît, et qui ne crût

Par ce moyen être sauvée :

Puis, quand leur foi fut éprouvée,

On vint au véritable point.

Frère André ne marchanda point,

Et leur fit ce beau petit prêche :

" Si quelque chose vous empêche

D’aller tout droit en paradis,

C’est d’épargner pour vos maris

Un bien, dont ils n’ont plus que faire,

Quand ils ont pris leur nécessaire,

Sans que jamais il vous ait plu

Nous faire part du superflu.

Vous me direz que notre usage

Répugne aux dons du mariage :

Nous l’avouons ; et, Dieu merci,

Nous n’aurions que voir en ceci,

Sans le soin de vos consciences.

La plus griève des offenses,

C’est d’être ingrate ; Dieu l’a dit ;

Pour cela Satan fut maudit.

Prenez-y garde ; et de vos restes

Rendez grâce aux bontés célestes,

Nous laissant dîmer sur un bien

Qui ne vous coûte presque rien.

C’est un droit, ô troupe fidèle !

Qui vous témoigne notre zèle ;

Droit authentique et bien signé,

Que les papes nous ont donné ;

Droit enfin, et non pas aumône :

Toute femme doit en personne

S’en acquitter trois fois le mois

Vers les frères Catalanois.

Cela fondé sur l’Écriture :

Car il n’est bien dans la nature

(Je le répète, écoutez-moi !)

Qui ne subisse cette loi

De reconnoissance et d’hommage.

Or, les œuvres de mariage

Étant un bien, comme savez,

Ou savoir chacune devez,

Il est clair que dîme en est due.

Cette dîme sera reçue

Selon notre petit pouvoir :

Quelque peine qu’il faille avoir,

Nous la prendrons en patience :

N’en faites point de conscience ;

Nous sommes gens, qui n’avons pas

Toutes nos aises ici-bas.

Au reste, il est bon qu’on vous dise

Qu’entre la chair et la chemise

Il faut cacher le bien qu’on fait :

Tout ceci doit être secret

Pour vos maris et pour tout autre.

Voici trois mots d’un bon apôtre,

Qui sont à notre intention :

Foi, charité, discrétion. »

Frère André, par cette éloquence,

Satisfit fort son audience,

Et passa pour un Salomon :

Peu dormirent à son sermon.

Chaque femme, ce dit l’histoire,

Garda très-bien dans sa mémoire,

Et mieux encor dedans son cœur,

Le discours du prédicateur.

Ce n’est pas tout, il s’exécute :

Chacune accourt ; grande dispute

À qui la première paiera :

Mainte bourgeoise murmura

Qu’au lendemain on l’eût remise.

La gent qui n’aime pas la bise,

Ne sachant comme renvoyer

Cet escadron prêt à payer,

Fut contrainte enfin de leur dire :

« De par Dieu, souffrez qu’on respire !

C’en est assez pour le présent ;

On ne peut faire qu’en faisant.

Réglez votre temps sur le nôtre ;

Aujourd’hui l’une, et demain l’autre.

Tout avec ordre ; et, croyez-nous,

On en va mieux quand on va doux.

Le sexe suit cette sentence :

Jamais de bruit pour la quittance,

Trop bien quelque collation,

Et le tout par dévotion ;

Puis, de trinquer à la commère,

Je laisse à penser quelle chère

Faisoit alors frère Frapart.

Tel d’entre eux avoit pour sa part

Dix jeunes femmes bien payantes,

Frisques, gaillardes, attrayantes :

Tel au douze et quinze passoit ;

Frère Roch, à vingt se chaussoit ;

Tant et si bien, que les donzelles,

Pour se montrer plus ponctuelles,

Payoient deux fois assez souvent :

Dont il avint que le couvent,

Las enfin d’un tel ordinaire,

Après avoir à cette affaire

Vaqué cinq ou six mois entiers,

Eût fait crédit bien volontiers :

Mais les donzelles, scrupuleuses,

De s’acquitter étoient soigneuses,

Croyant faillir, en retenant

Un bien à l’Ordre appartenant.

Point de dîmes accumulées.

Il s’en trouva de si zélées,

Que par avance elles payoient.

Les beaux pères n’expédioient

Que les fringantes et les belles,

Enjoignant aux sempiternelles

De porter en bas leur tribut ;

Car, dans ces dîmes de rebut,

Les lais trouvoient encore à frire.

Bref, à peine il se pourrait dire

Avec combien de charité

Le tout étoit exécuté.

Il avint qu’une de la bande,

Qui vouloit porter son offrande,

Un beau soir, en chemin faisant,

Et son mari la conduisant,

Lui dit : « Mon Dieu ! j’ai quelque affaire

Là-dedans avec certain frère ;

Ce sera fait dans un moment. »

L’époux répondit brusquement :

« Quoi ? quelle affaire ? Êtes-vous folle ?

Il est minuit, sur ma parole !

Demain vous direz vos péchés :

Tous les bons pères sont couchés.

— Cela n’importe, dit la femme.

— Hé, par Dieu, si ! dit-il, madame,

Je tiens qu’il importe beaucoup ;

Vous ne bougerez pour ce coup.

Qu’avez-vous fait ? et quelle offense

Presse ainsi votre conscience ?

Demain matin, j’en suis d’accord.

— Ah ! monsieur, vous me faites tort

Reprit-elle ; ce qui me presse,

Ce n’est pas d’aller à confesse,

C’est de payer, car, si j’attends,

Je ne le pourrai de longtemps ;

Le frère aura d’autres affaires.

— Quoi payer ? — La dîme aux bons pères.

— Quelle dîme ? — Savez-vous pas ?

— Moi, je le sais ! — C’est un grand cas,

Que toujours femme aux moines donne…

— Mais cette dîme, ou cette aumône,

La saurai-je point, à la fin ?

— Voyez, dit-elle, qu’il est fin !

N’entendez-vous pas ce langage ?

C’est des œuvres de mariage.

— Quelles œuvres ? reprit l’époux.

— Eh ! là ! monsieur, c’est ce que nous….

Mais j’aurois payé depuis l’heure ;

Vous êtes cause qu’en demeure

Je me trouve présentement,

Et cela, je ne sais comment,

Car toujours je suis coutumière

De payer toute la première. »

L’époux, rempli d’étonnement,

Eut cent pensers en un moment ;

Il ne sut que dire et que croire.

Enfin, pour apprendre l’histoire,

Il se tut, il se contraignit ;

Du secret, sans plus, se plaignit ;

Par tant d’endroits tourna sa femme,

Qu’il apprit que mainte autre dame

Payoit la même pension :

Ce lui fut consolation.

« Sachez, dit la pauvre innocente,

Que pas une n’en est exempte :

Votre sœur paie à frère Aubry ;

La Baillie au père Fabry ;

Son Altesse à frère Guillaume,

Un des beaux moines du royaume.

Moi, qui paie à frère Girard,

Je voulois lui porter ma part. »

Que de maux la langue nous cause !

Quand ce mari sut toute chose,

Il résolut premièrement

D’en avertir secrètement

Monseigneur, puis les gens de ville.

Mais comme il étoit difficile

De croire un tel cas dès l’abord,

Il voulut avoir le rapport

Du drôle à qui payoit sa femme.

Le lendemain, devant la dame,

Il fait venir frère Girard,

Lui porte à la gorge un poignard,

Lui fait conter tout le mystère.

Puis, ayant enfermé ce frère

À double clef, bien garrotté,

Et la dame d’autre côté,

Il va partout conter sa chance.

Au logis du prince, il commence ;

Puis il descend chez l’échevin ;

Puis il fait sonner le tocsin.

Toute la ville en est troublée ;

On court en foule à l’assemblée,

Et le sujet de la rumeur

N’est point su du peuple dîmeur.

Chacun opine à la vengeance.

L’un dit qu’il faut en diligence

Aller massacrer ces cagots ;

L’autre dit qu’il faut de fagots

Les entourer dans leur repaire,

Et brûler gens et monastère ;

Tel veut qu’ils soient à l’eau jetés,

Dedans leurs frocs empaquetés,

Afin que cette pépinière,

Flottant ainsi sur la rivière,

S’en aille apprendre à l’univers

Comment on traite les pervers.

Tel invente un autre supplice,

Et chacun selon son caprice ;

Bref, tous conclurent à la mort.

L’avis du feu fut le plus fort.

On court au couvent tout à l’heure ;

Mais, par respect de la demeure,

L’arrêt ailleurs s’exécuta ;

Un bourgeois sa grange prêta.

La penaille, ensemble enfermée,

Fut en peu d’heures consumée,

Les maris sautant à l’entour,

Et dansant au son du tambour.

Rien n’échappa de leur colère,

Ni moinillon, ni béat père :

Robes, manteaux, et cocluchons

Tout fut brûlé comme cochons ;

Tous périrent dedans les flammes :

Je ne sais ce qu’on fit des femmes :

Pour le pauvre frère Girard,

Il avoit eu son fait à part.