Les courtisans

By Albert Angot

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

O courtisans, meute de traîtres,

Esclaves de toute grandeur,

Valets, ne cherchez plus de maîtres !

Consolez plutôt le malheur.

N’imitez donc point les Sicambres ;

Dans de nouvelles antichambres

Ne brûlez point vos anciens dieux.

Assez belle fut la curée !

De grâce, gardez la livrée

D’un prince pour vous généreux.

Je sais fort bien qu’auprès du trône

Du peuple ou d’un roi souverain,

Vous savez cueillir quelque aumône,

Comme le pauvre du chemin ;

Je sais fort bien que votre échine

Avec promptitude s’incline

Devant le premier soliveau

Ou devant la première grue,

Qui sur nous tombe de la nue,

Comme chez Phèdre, au bord de l’eau.

Vous avez joué votre rôle,

Acteurs chamarrés de la cour ;

Je veux vous marquer à l’épaule,

Vous dénoncer au roi du jour.

D’autres sans vous ont des parjures

Et sur les lèvres des serments ;

Ne venez point grossir leur nombre ;

Rentrez plutôt au sein de l’ombre,

Allons ! remportez votre encens.

Pour vous plus de chaises curules :

Le pays est trop appauvri

Pour appointer vos ridicules ;

Votre place est au pilori.

Votre grimaçante figure

Pleine de fard et de peinture

Est digne du fouet des Gilberts.

Je l’userai sur votre joue,

Si je ne croyais voir la boue

Souiller l’hermine de mon vers.

A leur juste prix j’apprécie

Vos trahisons, ô courtisans ;

Vous comptez une apostasie

Pour chacun de vos sentiments.

Souvent on pouvait vous entendre :

— « Mon prince, à moi, pour vous défendre,

« De tout braver, jusqu’au tombeau. » —

Quand venait l’heure de vous battre,

Votre glaive, au lieu de combattre,

Restait cloué dans le fourreau.

Elle sera toujours la même,

Cette race des courtisans !

Au moment du péril suprême,

Loin des princes ils sont absents.

Ils voient venir le vent d’orage,

Ils en connaissent le présage,

Aussi bien qu’un vieux loup de mer.

Ils disent : — « Je sais qu’à telle heure

« Contre la royale demeure

« Écumera le flot amer. »

Ils rassuraient encore la veille

Le souverain qui s’alarmait,

Tandis qu’ils savaient à merveille

Que sa couronne s’abîmait :

— « Nous sommes sûrs du capitaine ;

« Un vent meilleur gonfle l’antenne,

« Plus sûrement vogue l’esquif ;

« Ne craignons point une tourmente ;

« Nous éviterons le récif. » —

Toujours, oui, toujours le mensonge !

Il faut flatter le souverain,

L’endormir avec un doux songe,

Et lui cacher le lendemain.

Qu’importe si le vaisseau sombre !

Le courtisan, au sein de l’ombre,

A su mettre une barque à flot ;

Avec les siens et ses richesses,

Sans nul remords et sans tristesses,

Il gagne le plus proche îlot.

Il était temps !… voici l’orage

Qui soulève le sein des mers ;

La foudre mugit avec rage

Secouant ses gerbes d’éclairs.

Le vaisseau pris à l’improviste

Pendant quelques instants résiste

A la fureur de l’aquilon.

Vains efforts ! Le pauvre navire

Au sein des brisants se déchire,

Et sombre dans un tourbillon.

Quand le vent cesse de bruire,

Le courtisan regarde au loin,

Si par hasard quelque navire

A l’horizon n’apparaît point.

O joie ! une nef magnifique

Naît sur l’océan pacifique,

Comme un soleil à l’orient.

Elle vogue vers le rivage,

Ainsi qu’un grand cygne qui nage,

Bercé par un flot souriant.

Avec le fard et la peinture,

En un clin d’œil, le courtisan

S’est refait une autre figure

Pour joindre ce vaisseau puissant.

Dieu sait avec quelle prudence,

Tout en louvoyant, il s’avance ;

Bientôt on le recueille à bord.

Une attendant d’autres naufrages,

Il se rit des lointains orages,

Et gaiement vogue vers le port.

O rois, esclaves de la foule,

Allez donc voguer sur ses flots,

Allez donc affronter sa houle

Avec des pareils matelots !

Ah ! fiez-vous à ma parole !

Les yeux fixés sur la boussole,

Prenez le gouvernail en main,

Et surveillez votre mâture.

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