Les culs-de-jatte

By Maurice Mac-Nab

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

Levant leurs têtes incongrues,

Les culs-de-jatte dans les rues

Implorent les foules bourrues.

Ils vont sans jamais se lasser,

Et se servent pour avancer

De simples fers à repasser.

Rangés sur les places publiques

Comme les moineaux pacifiques

Le long des fils télégraphiques,

Ils reposent leur fondement

Sur le sol du gouvernement

Sans payer l’enregistrement !

Chacun d’une voix lamentable

Harcèle une âme charitable :

C’est un vacarme épouvantable !

La police à ce concerto

Oppose parfois son veto,

Ça les fait rompre subito.

L’un à l’autre accrochés en grappe

Ils s’en vont d’étape en étape

Et jamais on ne les rattrape !

Grâce, éternels persécuteurs,

Pincez plutôt les malfaiteurs,

Ces éclopés sont électeurs.

Ces éclopés, toute leur vie,

Ont une table bien servie.

Ah ! je comprends qu’on leur envie

Le bonheur de ne marcher pas !

C’est si fatigant ici-bas

D’allonger toujours ses compas,

Quand, paria de la nature,

On peut avec désinvolture

Traîner son derrière en voiture !

Souvent ils se battent entre eux

Et mordent le pavé boueux

En se tenant par les cheveux.

Mais un confrère les ramasse,

Chacun rajuste sa tignasse,

Et l’on déjeune à Montparnasse.

Ô bienheureux estropiés

Qui buvez comme des pompiers

Et n’avez point de cors aux pieds !

Toujours sans remords, sans alarmes,

Vous engraissez comme des carmes

Et ne craignez pas les gendarmes.

Car avec un tronc raccourci

L’on n’a jamais d’autre souci

Que de dire au passant : « Merci ! »

Enfin, loin de la politique,

Le bon cul-de-jatte fabrique

Des enfants pour la République.

Et lorsque, devenu très vieux,

Après un passé vertueux

Il va rejoindre ses aïeux,

Son âme vers les cieux s’envole

Dans une éclatante auréole,

Alors on voit, touchant symbole,

Tous ses camarades en deuil

Pleurer autour de son cercueil,

En buvant du vin d’Argenteuil.

Seigneur, rendez-moi cul-de-jatte,

Et plus sage que feu Socrate,

Point ne me foulerai la rate.

Je m’humecterai de médoc,

Chaque soir je boirai mon bock,

Et j’irai dans les five o’clock !

Vins fins et chère délicate

Teindront mon nez en écarlate.

Seigneur, rendez-moi cul-de-jatte !