Les cure-dents se souviennent

By Maurice Étienne Legrand

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

Sur les tables des restaurants à prix modiques,

Nous sommes les pauvres cure-dents mélancoliques.

Oh, le voisinage écoeurant, banal,

De la carafe, peut-être bien pas en cristal,

Et du pot, du petit pot disgracieux, où s'attarde,

Bornibus (sa moutarde ? )

Rêves enchanteurs

De destins meilleurs :

Ah ! devenir comme nos sœurs,

Les plumes fécondes d'un grand auteur !

Mais ce songe n'est que mensonge :

Le dîneur affamé nous ronge,

Éternellement taillés et retaillés — comme des ongles.

Puis parfois le bourgeois en joie

S'offre le régal royal d'une oie ;

Et nous retrouvons, dans le repaire de ses molaires,

La chair, dont il lit sa chère, qui nous est chère.

Alors il nous souvient

Des jours anciens

Et du soir d'automne où quelque servante accorte

Pluma notre pauvre mère, devant une porte :

« En fermant les yeux je revois

« L'enclos plein de lumière,

« La haie en fleurs, le petit bois,

« La ferme et la fermière. »

Comme l'a dit si ingénieusement Hégésippe Moreau.

Sur les tables des restaurants à prix modiques,

Nous sommes les pauvres cure-dents mélancoliques.