Les Dents

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Je les revois à des époques reculées

Ces merveilleuses dents, froides, immaculées,

Et qui se conservaient sans toilette ni fard

Dans la virginité blanche du nénufar.

Le fait est que ces dents étaient surnaturelles

À force de blancheur et de clarté cruelles,

Et que dans les recoins les plus fuligineux

Elles avaient encore un reflet lumineux

Comme un éclair lointain, la nuit, dans une plaine ;

Et puis, au frôlement continu d'une haleine

Qui musquait le soupir, la phrase et le baiser,

Elles passaient leur vie à s'aromatiser !

Joignant le plus souvent leurs mignonnes arcades,

Elles rendaient la voix grinçante par saccades

Avec je ne sais quoi d'humide et de siffleur.

Comme dans le calice embaumé de la fleur

On voit luire au matin des perles de rosée,

Ainsi dans cette bouche indolente et rosée

Elles m'apparaissaient, opale et diamant,

Dont mon œil emportait un éblouissement.

Oh ! quand, jolis bijoux des gencives si pures,

Ces petits os carrés, habiles aux coupures,

Plutôt faits pour trancher que pour mâcher, brillaient

Dans l'entre-bâillement des lèvres qui riaient,

Que de fois une envie inquiète et farouche

M'a pris de les humer aussi comme la bouche,

Et d'y faire dormir le chagrin qui me mord !

Ainsi que sur les dents d'une tête de mort,

J'imaginais déjà la rouille de la terre

Sur la mate pâleur de cet émail dentaire ;

Je voyais la mâchoire horrible ricanant

Dans une bière, et puis à la fin s'égrenant.

Elles perdaient parfois leur attitude étrange

Quand elles s'amusaient d'une écorce d'orange,

D'un brin d'herbe ou de fil, d'une paille, d'un fruit,

Ou quand elles faisaient craquer à petit bruit

Les amandes, les noix, les marrons, l'angélique,

Dans un grignotement de souris famélique.

En tout lieu, raffinant le meurtre et le dégât

Elles martyrisaient longuement le nougat,

Massacraient les gâteaux, et lentes et câlines

Se délectaient au goût vanillé des pralines.

Ces quenottes alors prenaient un air mutin

Et s'épanouissaient dans un rire enfantin.

Quand elles miroitaient sans montrer leurs gencives,

Elles étaient toujours funèbres et pensives,

Semblant me dire : « Avance ! » ou me dire : « Va-t'en ! »

Ou bien, dignes d'orner la bouche de Satan,

Comme en arrêt devant une pâture humaine,

Mon pauvre cœur peut-être ! Une couche de haine,

De sarcasme et d'horreur y venait adhérer

Quand elles se mettaient à me considérer,

Ces infernales dents, ces adorable niques

Qui se faisaient un jeu de paraître ironiques,

Dont le regard était morsure, et qui le soir

Avaient le froid sinistre et coupant du rasoir.