Les deux années
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Dans sa cours elle temps emporte
L'an mil huit cent soixante-dix !
La fatale année est bien morte…
De Profundis ! De Profundis !
Brandissant encor cette épée
Dont l'humanité se ressent,
Elle s'endort, enveloppée
Dans son linceul taché de sang !
Sachant bien qu'il faut qu'elle tombe,
Elle s'est construit son cercueil,
Elle s'est érigé sa tombe,
Avec des larmes et du deuil !
Et la misérable, qui passe
Semant la mort à tous les vents,
Nous a, pour conserver sa trace,
Laissé des souvenirs vivants !
La ruine, les incendies,
Dont il lui plut de nous combler,
Et ces hideuses tragédies
Que nous voyons se dérouler ;
La famine et les temps d'épreuve,
L'affreux cimetière tout plein,
L'épouse qu'elle rendit veuve,
L'enfant qu'elle a fait orphelin ;
Et nos campagnes désolées,
Nos défenseurs dans les prisons,
Et toutes nos villes pillées,
Et notre patrie en tronçons.
Le fils éloigné de sa mère,
Les familles sans pain ni feu,
Paris seul au monde, — le père
Mourant sans un baiser d'adieu !
Toutes les nations en armes
Devant l'horizon menaçant,
tant de misère et tant de larmes
Qui se versent sur tant de sang !
Qu'elle meure donc ! qu'elle emporte,
Aux yeux navrés de l'historien,
Avec la dernière fleur morte,
Le dernier hurrah du Prussien !
Qu'elle emporte les rois tudesques,
Les princes croupiers et galants,
Et tant de souvenirs grotesques,
Et tant de souvenirs sanglants !
Bismarck avec sa politique,
Que l'Europe admire si fort ;
De Moltke et toute sa tactique
— Le chancelier et le major !
Qu'elle emporte aussi la dépêche
Qu'Augusta lit avec orgueil ;
— Glais-Bizoin, qui n'a qu'une mèche,
Et Gambetta, qui n'a qu'un œil !
Et le blanquiste en sa tanière
Qui ne tient pas, mais qui promet ;
Et ces capitans de barrière
Qui se donnent tant de plumet !…
Et qu'elle emporte, en fin de compte,
Le ressouvenir abhorré
De Sedan, dont la France a honte,
Et du Bonaparte effaré !
Qu'elle emporte aussi la mémoire
De nos capitulations ;
Qu'elle emporte enfin dans l'histoire
Toutes nos malédictions.
Mais voici l'aurore nouvelle
De l'an qui renaît et qui luit,
Sa première heure se révèle
Comme une étoile dans la nuit.
Puisse-t-elle, avec son cortège
De bons retours et de bienfaits,
Dans son berceau de pure neige,
Porter la victoire et la paix !
Que ce soit Dieu qui nous l'envoie
Nourrice aux seins pleins de douceur,
Puisse-t-elle, à force de joie,
Panser le mal qu'a fait sa sœur !
Comme la colombe de l'arche,
Fêtant la nature au réveil,
Qui rapportait au patriarche
La branche annonçant le soleil,
Puisse-t-elle, la jeune année,
Ramener nos pigeons vainqueurs,
Portant sous l'aile satinée
La nouvelle chère à nos cœurs.
Puisse-t-elle, sous l'ombre obscure,
Montrer à nos yeux enchantés,
Par une large déchirure,
Un ciel d'azur, plein de clartés.
Et puisse la France en délire,
Relevant son front plein d'orgueil,
Essuyer avec un sourire
Les pleurs de sa robe de deuil !