Les deux années

By Albert Millaud

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Dans sa cours elle temps emporte

L'an mil huit cent soixante-dix !

La fatale année est bien morte…

De Profundis ! De Profundis !

Brandissant encor cette épée

Dont l'humanité se ressent,

Elle s'endort, enveloppée

Dans son linceul taché de sang !

Sachant bien qu'il faut qu'elle tombe,

Elle s'est construit son cercueil,

Elle s'est érigé sa tombe,

Avec des larmes et du deuil !

Et la misérable, qui passe

Semant la mort à tous les vents,

Nous a, pour conserver sa trace,

Laissé des souvenirs vivants !

La ruine, les incendies,

Dont il lui plut de nous combler,

Et ces hideuses tragédies

Que nous voyons se dérouler ;

La famine et les temps d'épreuve,

L'affreux cimetière tout plein,

L'épouse qu'elle rendit veuve,

L'enfant qu'elle a fait orphelin ;

Et nos campagnes désolées,

Nos défenseurs dans les prisons,

Et toutes nos villes pillées,

Et notre patrie en tronçons.

Le fils éloigné de sa mère,

Les familles sans pain ni feu,

Paris seul au monde, — le père

Mourant sans un baiser d'adieu !

Toutes les nations en armes

Devant l'horizon menaçant,

tant de misère et tant de larmes

Qui se versent sur tant de sang !

Qu'elle meure donc ! qu'elle emporte,

Aux yeux navrés de l'historien,

Avec la dernière fleur morte,

Le dernier hurrah du Prussien !

Qu'elle emporte les rois tudesques,

Les princes croupiers et galants,

Et tant de souvenirs grotesques,

Et tant de souvenirs sanglants !

Bismarck avec sa politique,

Que l'Europe admire si fort ;

De Moltke et toute sa tactique

— Le chancelier et le major !

Qu'elle emporte aussi la dépêche

Qu'Augusta lit avec orgueil ;

— Glais-Bizoin, qui n'a qu'une mèche,

Et Gambetta, qui n'a qu'un œil !

Et le blanquiste en sa tanière

Qui ne tient pas, mais qui promet ;

Et ces capitans de barrière

Qui se donnent tant de plumet !…

Et qu'elle emporte, en fin de compte,

Le ressouvenir abhorré

De Sedan, dont la France a honte,

Et du Bonaparte effaré !

Qu'elle emporte aussi la mémoire

De nos capitulations ;

Qu'elle emporte enfin dans l'histoire

Toutes nos malédictions.

Mais voici l'aurore nouvelle

De l'an qui renaît et qui luit,

Sa première heure se révèle

Comme une étoile dans la nuit.

Puisse-t-elle, avec son cortège

De bons retours et de bienfaits,

Dans son berceau de pure neige,

Porter la victoire et la paix !

Que ce soit Dieu qui nous l'envoie

Nourrice aux seins pleins de douceur,

Puisse-t-elle, à force de joie,

Panser le mal qu'a fait sa sœur !

Comme la colombe de l'arche,

Fêtant la nature au réveil,

Qui rapportait au patriarche

La branche annonçant le soleil,

Puisse-t-elle, la jeune année,

Ramener nos pigeons vainqueurs,

Portant sous l'aile satinée

La nouvelle chère à nos cœurs.

Puisse-t-elle, sous l'ombre obscure,

Montrer à nos yeux enchantés,

Par une large déchirure,

Un ciel d'azur, plein de clartés.

Et puisse la France en délire,

Relevant son front plein d'orgueil,

Essuyer avec un sourire

Les pleurs de sa robe de deuil !