Les deux côtés de l'horizon

By Victor Hugo

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Comme lorsqu'une armée inonde des campagnes,

Une immense rumeur se disperse dans l'air.

Il se fait un grand bruit du côté des montagnes ;

Il se fait un grand bruit du côté de la mer.

Le poète a crié : — Qu'est ce bruit ? Dans les ombres

Il remplit la montagne, il remplit l'océan.

N'est-ce pas l'avalanche, aigle des Alpes sombres ?

O goéland des flots, n'est-ce pas l'ouragan ?

Le goéland, du fond des mers où la nef penche,

Est venu. Le grand aigle est venu du Mont Blanc.

Et l'aigle a répondu : — Ce n'est pas l'avalanche.

— Ce n'est pas la tempête, a dit le goëland.

Ô farouches oiseaux ! quoi ! ce n'est pas la trombe,

Ce n'est pas l'aquilon que votre aile connaît ?

— Non, du côté des monts c'est un monde qui tombe.

— Non, du côté des mers c'est un monde qui naît.

Et le poète a dit : — Que Dieu vous accompagne !

Retournez l'un et l'autre à vos nids hasardeux.

Toi, va-t'en à ta mer. Toi, rentre à ta montagne.

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux.

L'Amérique surgit, et Rome meurt ! ta Rome !

Crains-tu pas d'effacer, Seigneur, notre chemin,

Et de dénaturer le fond même de l'homme,

En déplaçant ainsi tout le génie humain ?

Donc la matière prend le monde à la pensée !

L'Italie était l'art, la foi, le cœur, le feu.

L'Amérique est sans âme. Ouvrière glacée,

Elle a l'homme pour but. L'Italie avait Dieu.

Un astre ardent se couche, un astre froid se lève.

Seigneur ! Philadelphie, un comptoir de marchands,

Va remplacer la ville où Michel-Ange rêve,

Où Jésus met sa croix, où Flaccus mit ses chants !

C'est ton secret, Seigneur. Mais, ô Raison profonde,

Pourras-tu, sans livrer l'âme humaine au sommeil,

Et sans diminuer la lumière du monde,

Lui donner cette lune au lieu de ce soleil ?