Les deux revanches

By Henri Dunesme

Written 1872-01-01 - 1872-01-01

Je ne t'écoute plus, je ne veux rien entendre ;

Je ne te croyais pas, morbleu, l'âme aussi tendre,

Et je m'étonne fort qu'un sage tel que toi

Ait sitôt renié sa patrie et sa foi.

Moi, j'enrage de voir que cette horrible guerre

A de siècles entiers fait reculer la terre,

Et que ce qu'autrefois on appelait raison

Est aujourd'hui flétri du nom de trahison.

Quoi ! tu voudrais qu'après les torches de Bazeilles,

Les bombes à pétrole et mille horreurs pareilles,

A tous ces bandits-là nous offrions la main,

Que l'espion d'hier soit notre hôte demain ?

Non ; le sang est trop frais au pavé de la route,

Et nos pieds chancelants y glisseraient sans doute ;

Pour nous autres vaincus le devoir est tracé,

Et ce n'est pas à nous à franchir le fossé.

Oh ! moi, je n'admets pas ces réserves sévères.

Qu'importe le passé ? Tous les hommes sont frères.

Ta parole est railleuse et ton accent bien fier ;

Ce que je dis pourtant, tu le disais hier.

C'est que depuis hier la sombre expérience

A de ces beaux projets montré l'imprévoyance ;

C'est que depuis hier bien des Français sont morts ;

C'est qu'un ministre a dit : « Le droit est aux plus forts,»

Et que tous se sont tus ; que les casques de cuivre

Grouillent dans nos cités, et qu'on ne peut pas vivre

La gorge sous le pied brutal de l'étranger.

Voudrais-tu donc encore… ?

Oui, je veux me venger !

Quoi ! ces bourreaux auront assassiné nos femmes,

Fait crouler en riant nos villes dans les flammes ;

Ils auront sur nos cœurs fait passer leur canon,

Et ce serait fini ! — Non, non, mille fois non !

L'homme qui, souffleté, courbe et baisse la tête

Est un lâche et mérite encor qu'on le soufflette !

— Oui, je veux me venger ! œil pour œil, dent pour dent !

Dieu lui-même l'a dit ! — Paris, Metz et Sedan !

Que cette trinité de honte et de misère

Dans la lutte à venir, soit notre cri de guerre !

— Allez, fiers Allemands, brûleurs de Châteaudun,

Bombardeurs d'hôpitaux, héros de trois contre un,

Vous avez dans nos cœurs amassé tant de haines,

D'horribles souvenirs nos âmes sont si pleines,

Que si le ciel un jour se retourne vers nous,

Moi qui vous hais à mort, j'aurai pitié de vous !

Oui, quand se lèvera le jour des représailles,

L'Allemagne entendra le glas des funérailles,

Et, dans ses champs rougis encombrés de tombeaux,

Nous irons préparer une fête aux corbeaux.

Car nous avons appris à votre dure école

Comment un soldat tient la torche et le pétrole ;

Vous n'aurez pas donné d'inutiles leçons.

Adieu, cités, châteaux, chaumières et moissons !

Quand le feu léchera tes tourelles royales,

Quand tes plafonds dorés crouleront sur tes dalles,

Potsdam, pense à Saint-Cloud, souviens-toi de Strasbourg

Criant en vain pitié sous l'incendie ! Un jour,

Lorsque le voyageur, traversant la campagne

De ce qui fut jadis l'empire d'Allemagne,

Demandera quels sont ces grands murs crevassés,

Sur ces rochers noircis ces débris entassés,

Et de tant d'ossements pourquoi la plaine est blanche,

Nous répondrons : « C'est là qu'a passé la Revanche ! »

Imiter l'assassin en voulant le punir,

C'est mettre sur son front la palme du martyr :

L'échafaud qui se dresse absout presque le crime ;

Quand le juge est bourreau, le coupable est victime.

De quel front iras-tu parler d'assassinats,

Quand cent mille orphelins gémiront sur tes pas,

Et qui n'excusera Châteaudun et Mézières,

Quand le sang allemand rougira les rivières ?

Oh ! nous avons assez des sermons filandreux,

Des rhéteurs à pathos, et de leurs songes creux.

Au milieu des débris la lumière s'est faite,

Et qu'à cela du moins nous serve la défaite

De nous débarrasser des lieux communs usés,

Et de tout le fatras des grands mots empesés.

Mais où nous conduira cette haine sauvage

Passant du père au fils comme un sombre héritage ?

Voilà donc le fanal, le clair et chaud soleil

Qui devait éclairer la France à son réveil !

C'est le règne du sang, c'est le droit de la force !

Entre deux nations c'est la vendetta corse !

Veux-tu donc qu'il soit dit qu'un Mandrin couronné

Ait pillé, violé, détruit, assassiné,

Et soit mort dans son lit, plein de jours et de gloire ?

Ce serait à nier la morale et l'histoire !

Il faut de ses forfaits qu'il reçoive le prix,

Et qu'il voie à Berlin ce qu'il fit à Paris !

Contre ces cruautés ainsi tu ne réclames

Que pour toi-même oser ce qu'en d'autres tu blâmes,

Pendre des paysans, mettre à sac des palais,

Et bâtir un autel aux excès que tu hais ?

Pour effacer l'affront qui salit notre joue,

Tu vas dans les bourbiers ramasser de la boue.

La cause ainsi vengée est perdue à jamais.

Adieu, travaux aimés ! adieu, rêves de paix !

Revanche prussienne ou revanche française,

Jamais ne s'éteindra l'effroyable fournaise :

Les deux peuples rivaux, l'un sur l'autre acharnés,

Vengeront tour à tour leurs fils assassinés.

La haine, grandissant après chaque défaite,

Du vaincu frémissant relèvera la tête.

L'univers, emporté par un vent ennemi,

Roulera sans repos de Rosbach à Valmy,

D'Auwerstædt à Sedan, jusqu'au jour où par terre

Le dernier des vainqueurs périra de misère.

Est-ce ce que tu veux ?

Ce sont de sots propos.

Faut-il à leurs bâtons aller tendre le dos ?

Parlerons-nous encor de fraternelle étreinte,

D'indissolubles nœuds, d'amitié sacro-sainte,

Et malgré les revers, et malgré les leçons,

Livrerons-nous encor les clefs de nos maisons ?

Ouvrirons-nous la porte aux héros de là Prusse,

Aux nobles chevaliers du faux et de l'astuce,

Aux Judas brevetés qui, depuis soixante ans,

Cachent sous l'habit noir leur veste de hulans ?

Laisse en repos, crois-moi, l'ode lamartinienne

Et tous les vains espoirs d'amitié prussienne.

Dans sa marche en avant, le monde est arrêté :

Nous n'y pouvons plus rien ; le sort en est jeté !

Ils ont ressuscité les haines d'un autre âge,

Et Rome ne peut vivre à côté de Carthage.

Oui, le sang répandu demande un châtiment ;

Au sombre drame il faut un sombre dénoûment ;

Aussi j'ai fait serment d'une éternelle haine,

Non contre le troupeau qu'à coups de schlague on mène,

Mais contre ces maudits qui se font un honneur

D'empourprer dans le sang leur manteau d'empereur,

Cet oblique ministre, et ces incendiaires

Qui, vautours galonnés, se repaissent de guerres.

Oh ! pour ceux-là, vois-tu, plus que toi je les hais,

Eux qui pour bien longtemps, et peut-être à jamais,

Entre deux nations ont creusé ces abîmes ;

Je les hais, mais le bras qui punira leurs crimes

Ne doit pas être teint du sang d'un innocent ;

Et ne tenons-nous pas un engin plus puissant

Que tous leurs canons Krupp ? — Le lugubre fantôme

Qui soulève la nuit les rideaux de Guillaume,

Et de ses doigts de feu, sur les lambris dorés,

Écrit les mots divins : « Mané, Thécel, Pharès ! »

Le spectre qui, sinistre, agite les ombrages

Où Bismark erre seul, qui retourne les pages

Du livre où Moltke lit ; l'ombre au grand manteau noir

Dans Potsdam triomphant qui se glisse le soir,

Ce n'est pas la vaincue, encore pantelante ;

Soulevât-elle un jour sa tête chancelante,

Les fusils sont chargés, les canons sont tout prêts

Et Bismark a déjà tendu de nouveau rets.

Ce qu'ils craignent, vois-tu, c'est la force invincible

Qui sur leurs têtes lève une épée invisible,

Ébranle l'aigle d'or de leurs hautains cimiers,

Et déjà de leurs fronts arrache les lauriers.

Ce qu'ils voient, ce n'est pas la revanche française,

Ce n'est pas le soldat chantant la Marseillaise ;

Non, c'est leur propre peuple, à la longue irrité,

Assiégeant leurs palais au cri de : Liberté !

— Ami, c'est la Revanche ! — O maîtresse chérie,

Liberté, venge-nous, venge notre patrie ;

A l'assaut, à l'assaut ! Sur leurs trônes croulants

Fais saisir ces bandits par leurs propres hulans ;

Jette ces scélérats, hier terreur du monde,

Aujourd'hui sa pitié, dans quelque bagne immonde ;

Fais tomber devant toi l'Allemagne à genoux ;

Voilà le châtiment, le seul digne de nous !

Esclave, quand il sert une cause royale,

L'homme dans son fusil peut couler une balle,

Et demander au meurtre un succès détesté ;

Mais libre, il n'a qu'une arme, et c'est la Vérité !

La période est belle et la phrase sonore

Et tu tournes, ma foi, fort bien la métaphore.

Mais jette, s'il te plaît, ta poudre à d'autres yeux,

Parle sans éloquence, et soyons sérieux.

Qui de nous ne s'est pas bercé de ce beau rêve :

Dans un baiser de paix unir tous les fils d'Ève ?

Qui de nous n'a pas eu la noble ambition

De vouloir effacer le mot de nation ?

Tandis qu'au grand banquet nous conviions la terre.

Les Prussiens chantaient la haine héréditaire.

Ils nous ont réveillés. — Ah ! si, lorsque l'airain

De nos canons rivaux se mirait dans le Rhin,

Nos mains n'ont pu se joindre au-dessus de son onde,

Que sera-ce aujourd'hui ? La plaie est trop profonde

Pour se guérir si vite. Entre la Prusse et nous,

Ceux qui rêvent un nœud sont de lugubres fous.

Si la France s'endort, si jamais elle oublie,

Elle est morte : oublier, c'est crime ou c'est folie !

Tant pis, tant pis pour ceux qui ne veulent pas voir

Qu'envers nos égorgeurs la haine est un devoir,

Et je ne comprends pas, morbleu, qu'un Français vienne

Nous dire d'oublier que Metz est prussienne !

Eh ! ne sais-tu pas bien que mon cœur ulcéré

Garde pieusement son souvenir sacré ?

Si, lorsque tout Paris, épris de vaine gloire,

Avant le premier feu chantait déjà victoire,

Indigné, j'ai maudit ceux dont le cœur léger

Nous livrait poings liés aux fers de l'étranger,

Si j'ai blâmé ces cris et cette folle haine,

Du moins quand s'abattit l'avalanche germaine,

Pour saisir un fusil et courir au canon,

Je n'ai pas attendu qu'on appelât mon nom.

Je souffre autant que toi des malheurs de la France ;

Comme toi j'ai gardé la secrète espérance

D'une aurore nouvelle et de revoir un jour

Flotter nos trois couleurs aux remparts de Strasbourg.

Mais si le sort nous jette en cette horrible étreinte,

Que moi j'appelle impie et que tu nommes sainte,

S'il faut que sans relâche et Gaulois et Germains

Dans un affreux duel ensanglantent leurs mains,

Au moins, souvenons-nous des vertus de nos pères ;

Hors des sentiers du droit n'entraînons pas les guerres,

Prenons les forts d'assaut, épargnons les maisons ;

La bataille loyale et pas de trahisons !

Combattons en soldats, dignes de notre race.

Le coq gaulois n'est pas comme l'aigle rapace,

Qui s'acharne au corps mort de son rival tombé,

Dans son ventre entr'ouvert plonge son bec courbé,

Et se repaît joyeux de sa chair palpitante.

A leur aide s'ils ont appelé l'épouvante,

A la torche s'ils ont demandé leurs succès,

Ils étaient Prussiens, et nous sommes Français.

A de pareils hauts faits chacun trouve son compte,

Le vaincu la ruine et le vainqueur la honte,

Et le plus beau laurier de ces brigands du Nord

Ne vaut pas un cyprès sur un franc-tireur mort.

Prendre les forts d'assaut, lutter un contre quatre,

Avec tous ces exploits fort beaux, on se fait battre ;

Or, je veux me venger et m'inquiète peu

Que ce soit par le fer, la terreur ou le feu.

Frapper des innocents, voilà donc ta justice ?

Qui suit un malfaiteur en devient le complice !

Comment ! tu punirais ces pauvres malheureux

Jusqu'aux murs de Paris traînés entre deux feux ?

Tes pauvres malheureux, je les ai vus à l’œuvre,

Et pour me convertir tu fais fausse manœuvre.

L'homme qui tue un loup n'est pas un meurtrier !

Je les ai vus, te dis-je, et ne puis l'oublier,

Calmes, obéissants, lourdes brutes infâmes,

Repousser des blessés, des enfants dans les flammes,

Achever des mourants, sans que leur main tremblât,

Sans que chez eux en rien l'homme se révélât ;

Pour un hulan blessé dans les forêts voisines,

D'un village innocent faire un tas de ruines ;

Pour un Prussien mort, aller prendre au hasard,

Dans la foule, un infirme, une femme, un vieillard,

Que sais-je ? et le tuer ! Égorger une mère

Qui soigne son enfant, ce n'est pas là la guerre !

Ce sont des assassins et non pas des soldats !

Et tous tes beaux discours ne m'apitoîront pas !

Fort bien ; mais si le sort trompe ton espérance,

Si l'aigle noir égorge encor le coq de France,

Si nous sommes vaincus ?

Eh bien ! nous périrons,

Mais nous aurons lavé la tache de nos fronts,

Et nous aurons prouvé qu'il est des âmes pures

Qui savent préférer le trépas aux souillures.

L'avenir, aujourd'hui derrière l'horizon,

Demain décidera qui de nous a raison ;

Ami, mais aujourd'hui que la France blessée

Nous montre en gémissant sa gorge transpercée,

Au moins, que ses enfants restent unis entre eux,

Et laissent leurs débats à des jours plus heureux.

Hélas ! le jour est loin, si jamais il doit luire,

Où les flots apaisés berceront le navire ;

Avant de demander quelle route il suivra,

Sachons si du naufrage il se relèvera.

Mettons-nous côte à côte à cette noble tâche ;

Courageux ouvriers, travaillons sans relâche ;

Rejoignons les débris de ses ponts écrasés,

Réparons ses haubans, changeons ses mâts brisés ;

Pour des flots furieux défendre sa carène

Doublons de clous d'acier les solives de chêne,

Forgeons-lui de nos mains une armure de fer,

Et quand son éperon sillonnera la mer,

Quand il se dressera sur la vague hurlante,

Avec ses mâts, ses feux, sa proue étincelante,

Alors il sera temps de débattre entre nous,

Pour le conduire au port que nous désirons tous,

Quel souffle remplira sa large voile blanche :

La grande RÉPUBLIQUE ou la grande REVANCHE !