Les deux rêves

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

L'aurais-je donc rêvé, qu'il était sur la terre

Un peuple qu'enivrait la fièvre des combats,

Si bien qu'en écoutant son clairon militaire

Les rois, entre eux, se parlaient bas ?

Que Rome, bien souvent, la vieille reine altière,

Dans son désert frémit au bruit de leurs exploits,

Et que les vieux Brutus dormant dans, sa poussière

Se dirent : « Voici les Gaulois ! »

Que le Nil les a vus, dans ses fougueux Numides,

Creuser avec le fer d'effroyables sillons,

Que ses Pharaons morts, du haut des Pyramides,

Contemplèrent leurs bataillons ?

Que l'empire germain, si fier de son histoire,

S'écroula d'un seul bloc au vent de leurs drapeaux,

Que de Vienne à Berlin, portés par la victoire,

Ils allaient, allaient sans repos ?

Qu'après Madrid, plus tard, Grenade l'Andalouse,

Au bruit de leurs tambours tressaillit et vibra,

Que leurs voix éveillaient la grande ombre jalouse

Des Califes dans l'Alhambra ?

Que les steppes du Nord, jusqu'aux glaces des pôles,

Les ont vus déborder comme Un fleuve trop plein,

Et que Moscou la' sainte, aux splendides coupoles,

Leur livra son royal Kremlin ?

Que, lorsqu'enfin l'Europe entière, conjurée,

Écrasa dé son poids leurs bataillons meurtris,

Quand vingt peuples divers, ardents à la curée,

Sur "eux se ruaient à grands cris,

Ces vaillants, contre tous, combattirent sans trêve,

Comme un lion blessé reculant pas à pas,

Pour ne tomber que morts ?… Ah ! si ce n'est qu'un rêve,

Par pitié, ne m'éveillez pas !

L'aurais-je aussi rêvé ? Ces preux, ces fils du glaive,

Qui riaient à la mort, qui volaient au péril,

Gais comme l'alouette, alors qu'elle s'élève,

En chantant, au soleil d'Avril,

En face d'un seul peuple, un vaincu de la veille,

Naguère se .rangeaient les armes à la-main ;

Et voilà que soudain le monde s'émerveille

A leur désastre surhumain !

Car le monde, encor plein de leur vaillante histoire,

Les avait vus combattre ; il les savait sans peur

Et leur avait d'avance adjugé la victoire…

Ce fut une immense stupeur !

Des défaites sans nom, soudaines, inouïes,

Des phalanges qui vont : en avant ! en avant !

Et puis, en un clin d’œil, plus rien : évanouies

Comme un peu de poussière au vent !

Des soldats qu'on disait les Titans de la guerre,

Livrant à l'ennemi leurs armes par milliers,

Puis, parqués en troupeaux comme un bétail vulgaire,

De l'exil prenant les sentiers !

Puis, l'étranger fondant sur la France meurtrie,

Trombe humaine qui brise et ravage en passant,

Et ne laisse plus rien, sur la terre pétrie,

Que des ruines et du sang !

Puis, après bien des jours, des mois de lutte vaine,

La grande nation gisant, blessée au cœur,

A tout nouvel effort saignant par chaque veine,

Râlant sous le pied du vainqueur !

Et quand à se venger son courage l'invite,

Elle né peut plus rien que pleurer et souffrir…

Ah ! si ce n'est qu'Un rêve, éveillez-moi bien vite,

Dussè-je, en m'éveillant, mourir !