Les deux Soleils

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Celui qu'une noire tribu

De sauterelles accompagne,

Le vaillant roi Guillaume a bu

Quelques bouteilles de champagne.

Il rit. Pas de rébellion

Dans sa toute-puissante armée,

Et dans sa tête de lion

Monte la joyeuse fumée.

Héros que l'Épouvante suit,

Rêvant carnage et funérailles,

Il erre tout seul dans la nuit

A travers le parc de Versailles.

Et fier comme un dieu sur son char,

Il se voit, lui, faiseur de cendre,

Avec le laurier de César

Et la crinière d'Alexandre.

Il erre, exprimant sous le ciel

Sa joie aux astres exhalée

En des mots plus doux que le miel ;

Mais voici qu'au bout d'une allée

De charmille, vert corridor,

Il voit, doré jusqu'à la nuque,

Un fantôme ruisselant d'or

Coiffé d'un spectre de perruque.

C'est Louis Quatorze. Le Roi

Soleil, qui n'est plus qu'un fantôme,

Dit sans colère et sans effroi

Ces paroles au roi Guillaume :

Salut, mon frère. J'ai connu

L'orgueil de semer les désastres ;

J'étais comme un Apollon nu,

J'étais Soleil parmi les astres.

Je lançais, entouré de feu,

Sur les peuples, foules serviles,

Mes flèches d'or, ainsi qu'un dieu ;

J'étais le grand preneur de villes.

J'allais traitant les potentats

Comme l'arbre aux minces ramilles,

Taillant à mon gré les États

Et la figure des charmilles.

Je buvais le vin de l'amour

Sur les lèvres de La Vallière,

Et c'est moi qui faisais le jour,

Et j'avais pour valet Molière !

Infirme et vieux, sous mon talon

Je foulais encore les cimes

Avec le masque d'Apollon,

Et mes flatteurs aux voix sublimes

M'appelaient encore Soleil

En leurs phrases que le temps rogne,

Quand, déjà fétide et vermeil,

Je n'étais plus qu'une charogne.