Les elfes

By Jean Lorrain

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

C'est au fond des bois de Norwège

Et de Thuringe, que Schiller

Fait valser les elfes de neige

Au bord des sources au flot clair.

Les nuits d'Avril, où l'ombre est douce

Et toute pleine de clartés,

Leurs pieds nus argentent la mousse

Au fond des sentiers écartés.

Le vieux gitane hésite et tremble,

En passant au coup de minuit

Sous le feuillage ému du tremble,

Où la source miroite et luit.

La nuit, sous la lune sereine,

Il sait, le gai coureur de bois,

Qu'il faut éviter la fontaine,

Où l'on entend rire des voix

L'elfe est là, debout sur l'eau verte,

De ses reins cambrant la rondeur,

Les yeux luisants, la lèvre offerte,

Spectre adorable d'impudeur.

Des rires sonnent, des bruits d'ailes

Vibrent et, dans l'ombre entrevus,

Des fronts couronnés d'asphodèles

Tournoient vaguement éperdus.

Les ténèbres sont provocantes

Le souffle ardent des temps anciens

Emplit de nocturnes bacchantes

Les bois redevenus païens.

Des rires aigus, des huées

Éclatent le long des talus.

Entre les feuilles remuées

On voit fuir des rables velus.

L'antique Évohé des Ménades

Retentit au creux des ravins.

Les elfes blancs sont des dryades,

Les elfes noirs sont des sylvains,

Ces seins tremblants, ces yeux humides

Valsant au fond d'une lueur,

Sont des dieux poilus et splendides

Baisant des nymphes en sueur.

Dryades aux grands yeux sauvages,

Sylvains couronnés de roseaux,

Dans l'ombre errante des feuillages

Tournoient en chantant sur les eaux ;

Et c'est le joyeux chœur antique

Des nymphes et des ægipans

Qui valse, étrange et fantastique,

Sous les clairs de lune allemands,