Les émigrants

By Henri Murger

Written 1861-01-01 - 1861-01-01

Nous sommes la pauvre famille

Émigrant vers d'autres climats ;

Nous n'emportons pour pacotille

Que notre courage et nos bras.

Des bonnettes à la grand'voile,

Jusqu'au dernier pouce on a mis

Tout ce qu'on peut tendre de toile

Sur le trois-mâts les deux-amis.

De sa proue en triton sculptée

Le navire entr'ouvre dans l'eau

Un sillon d'écume argentée.

— Nous avons le vent et le flot.

Les falaises diminuées

Disparaissent dans le brouillard ;

On ne voit plus que les nuées

Et l'océan de toute part.

Isolé sur la mer immense,

Plus d'un qui s'embarqua joyeux

Sent la tristesse qui commence

À mettre de l'eau dans ses yeux.

La vieille Europe, notre mère,

A trop d'enfants pour les nourrir,

Et c'est aux champs d'une étrangère

Que notre moisson va mûrir.

— On nous a dit qu'au nouveau monde

Nous trouverons dans les déserts

Une terre jeune et féconde

Dont les flancs à tous sont ouverts.

Aux ouvriers de la patrie

Le labeur refuse le pain :

Car le progrès de l'industrie

Fait chômer l'outil dans sa main.

Dans l'atelier ou dans l'usine

Quand il vient pour offrir ses bras,

On montre à l'homme une machine

Qui travaille et ne mange pas.

Comme l'oiseau qui se rassemble

Par triangles ailés dans l'air,

Dès que son frileux duvet tremble

Au premier frisson de l'hiver,

Chaque jour par cent et par mille

Nous partons, la besace au dos,

Le bâton en main, pour la ville

Où nous embarquent les vaisseaux.

Pèlerins que les astres mènent,

Tous les âges sont dans nos rangs,

Ceux qui s'en vont et ceux qui viennent,

Les aïeules et les enfants.

Dans nos campagnes dépeuplées

Il ne reste que les perclus ;

Les colombes sont envolées

De nos toits qui ne fument plus.

Non pas sans regret, mais sans plainte,

Aux volontés du ciel soumis,

Nous quittons cette terre sainte

Que l'on appelle le pays.

Nos femmes ont tissé la tente

Que doit habiter notre exil,

— Fragile abri, — maison errante !

Où Dieu nous arrêtera-t-il ?

Nous sommes la pauvre famille

Émigrant vers d'autres climats,

Nous n'emportons pour pacotille

Que notre courage et nos bras.