Les Enfants morts

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Faute d'un lait qui les nourrisse,

Les tout petits enfants, que mord

Une flamme exterminatrice,

Défaillent, glacés par la mort.

Les petits enfants meurent, meurent,

O pauvres anges familiers !

Il en est bien peu qui demeurent :

On les emporte par milliers.

Avec des fureurs imbéciles,

Nous restons là devant nos seuils,

A regarder en longues files

Passer les tout petits cercueils.

O chers petits ! leur œil se vide

Et s'enfonce dans un brouillard ;

En deux jours, leur front qui se ride

Ressemble à celui d'un vieillard.

Puis, hélas ! charmants petits cygnes,

Orgueil fleuri de la cité,

Ils meurent avec tous les signes

Affreux de la caducité.

Roi Guillaume ! à l'heure inconnue

Où notre âme, dans l'azur bleu,

Frissonne épouvantée et nue

Devant la colère de Dieu ;

A l'heure où, sans que nulle excuse

Apaise ses yeux fulgurants,

La victime sanglante accuse

Les meurtriers et les tyrans ;

A l'heure où les soldats, que paie

Ton empire aux fureurs voué,

Te montreront ouvrant sa plaie

Leur flanc hideusement troué ;

A l'heure où les mères fatales

Tordant leurs minces doigts de lys,

L'horreur sur leurs têtes spectrales,

Viennent hurler : — Rends-nous nos fils !

Tu sauras bien que leur répondre !

Tu leur diras : — Au champ lointain,

Le rang que le boulet effondre

Est la pâture du Destin.

Ils étaient tous ce que nous sommes,

Des voyageurs nés pour souffrir ;

C'étaient des soldats et des hommes,

Partant destinés à mourir !

Tu diras ainsi, roi Guillaume,

Pour tromper le maître attentif,

Mais quand le tout petit fantôme

S'approchera de toi, pensif ;

Lorsque, sans peur de ton épée,

Les tout petits, avec leurs doigts

Grands comme des doigts de poupée,

Débiles, sans regard, sans voix,

Te désigneront à Dieu même

Que rien ne saurait abuser,

Et lorsqu'ils tendront, flasque et blême,

Leur petit bras pour t'accuser ;

Quand paraîtront, ô roi qui navres

Le désespoir et la vertu,

Ces anges devenus cadavres,

Dis-moi, que leur répondras-tu ?