Les esprits des fleurs

By Alphonse Lamartine

Written 1812-01-01 - 1847-01-01

Voyez-vous de l’or de ces urnes

S’échapper ces esprits des fleurs,

Tout trempés de parfums nocturnes,

Tout vêtus de fraîches couleurs ?

Ce ne sont pas de vains fantômes

Créés par un art décevant,

Pour donner un corps aux aromes

Que nos gazons livrent au vent.

Non : chaque atome de matière

Par un esprit est habité ;

Tout sent, et la nature entière

N’est que douleur et volupté !

Chaque rayon d’humide flamme

Qui jaillit de vos yeux si doux ;

Chaque soupir qui de mon âme

S’élance, et palpite vers vous ;

Chaque parole réprimée

Qui meurt sur mes lèvres de feu,

N’osant même à la fleur aimée

D’un nom chéri livrer l’aveu ;

Ces songes que la nuit fait naître

Comme pour nous venger du jour,

Tout prend un corps, une âme, un être,

Visibles, mais au seul amour !

Cet ange flottant des prairies,

Pâle et penché comme ses lis,

C’est une de mes rêveries

Restée aux fleurs que je cueillis.

Et sur ses ailes renversées

Celui qui jouit d’expirer,

Ce n’est qu’une de mes pensées

Que vos lèvres vont respirer.