Les étoiles filantes

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

À qui donc le grand ciel sombre

Jette-t-il ses astres d'or ?

Pluie éclatante de l'ombre,

Ils tombent…Encor ! encor !

Encor !lueurs éloignées,

Feux purs, pâles orients,

Ils scintillent…ô poignées

De diamant effrayants !

C'est de la splendeur qui rôde,

Ce sont des points univers,

La foudre dans l'émeraude !

Des bleuets dans des éclairs !

Réalités et chimères

Traversant nos soirs d'été !

Escarboucles éphémères

De l'obscure éternité !

De quelle main sortent-elles ?

Cieux, à qui donc jette-t-on

Ces tourbillons d'étincelles ?

Est-ce à l'âme de Platon ?

Est-ce à l'esprit de Virgile ?

Est-ce aux monts ? est-ce au flot vert ?

Est-ce à l'immense évangile

Que Jésus-Christ tient ouvert ?

Est-ce à la tiare énorme

De quelque Moïse enfant

Dont l'âme a déjà la forme

Du firmament triomphant ?

Ces feux vont-ils aux prières ?

À qui l'Inconnu profond

Ajoute-t-il ces lumières,

Vagues flammes de son front ?

Est-ce, dans l'azur superbe,

Aux religions que Dieu,

Pour accentuer son verbe,

Jette ces langues de feu ?

Est-ce au-dessus de la Bible

Que flamboie, éclate et luit

L'éparpillement terrible

Du sombre écrin de la nuit ?

Nos questions en vain pressent

Le ciel, fatal ou béni.

Qui peut dire à qui s'adressent

Ces envois de l'infini ?

Qu'est-ce que c'est que ces chutes

D'éclairs au ciel arrachés ?

Mystère ! Sont-ce des luttes ?

Sont-ce des hymens ? Cherchez.

Sont-ce les anges du soufre ?

Voyons-nous quelque essaim bleu

D'argyraspides du gouffre

Fuir sur des chevaux de feu ?

Est-ce le Dieu des désastres,

Le Sabaoth irrité,

Qui lapide avec des astres

Quelque soleil révolté ?

Mais qu'importe ! l'herbe est verte,

Et c'est l'été ! Ne pensons,

Jeanne qu'à l'ombre entrouverte,

Qu'aux parfums et qu'aux chansons.

La grande saison joyeuse

Nous offre les prés, les eaux,

Les cressons mouillés, l'yeuse,

Et l'exemple des oiseaux.

L'été, vainqueur des tempêtes,

Doreur des cieux essuyés,

Met des rayons sur nos têtes

Et des fraises sous nos pieds.

Été sacré ! l'air soupire.

Dieu, qui veut tout apaiser,

Fait le jour pour le sourire

Et la nuit pour le baiser.

L'étang frémit sous les aulnes ;

La plaine est un gouffre d'or

Où court, dans les grands blés jaunes,

Le frisson de messidor.

C'est l'instant qu'il faut qu'on aime,

Et qu'on le dise aux forêts,

Et qu'on ait pour but suprême

La mousse des antres frais !

À quoi bon songer aux choses

Qui se passent dans les cieux ?

Viens, donnons notre âme aux roses ;

C'est ce qui l'emplit le mieux.

Viens, laissons là tous ces rêves,

Puisque nous sommes aux mois

Où les charmilles, les grèves,

Et les cœurs, sont pleins de voix !

L'amant entraîne l'amante,

Enhardi dans son dessein

Par la trahison charmante

Du fichu montrant le sein.

Ton pied sous ta robe passe,

Jeanne, et j'aime mieux le voir,

Que d'écouter dans l'espace

Les sombres strophes du soir.

Il ne faut pas craindre, ô belle,

De montrer aux prés fleuris

Qu'on est jeune, peu rebelle,

Blanche, et qu'on vient de Paris !

La campagne est caressante

Au frais amour ébloui ;

L'arbre est gai pourvu qu'il sente

Que Jeanne va dire oui.

Aimons-nous ! et que les sphères

Fassent ce qu'elles voudront !

Il est nuit ; dans les clairières

Les chansons dansent en rond ;

L'ode court dans les rosées ;

Tout chante ; et dans les torrents

Les idylles déchaussées

Baignent leurs pieds transparents ;

La bacchanale de l'ombre

Se célèbre vaguement

Sous les feuillages sans nombre

Pénétrés de firmament ;

Les lutins, les hirondelles,

Entrevus, évanouis,

Font un ravissant bruit d'ailes

Dans le bleue horreur des nuits ;

La fauvette et la sirène

Chantent des chants alternés

Dans l'immense ombre sereine

Qui dit aux âmes : Venez !

Car les solitudes aiment

Ces caresses, ces frissons,

Et, le soir, les rameaux sèment

Les sylphes sur les gazons ;

L'elfe tombe des lianes

Avec des fleurs plein les mains ;

On voit de pâles dianes

Dans la lueur des chemins ;

L'ondin baise les nymphées ;

Le hallier rit quand il sent

Les courbures que les fées

Font aux brins d'herbe en passant.

Viens ; les rossignols t'écoutent ;

Et l'éden n'est pas détruit

Par deux amants qui s'ajoutent

À ces noces de la nuit.

Viens, qu'en son nid qui verdoie,

Le moineau bohémien

Soit jaloux de voir ma joie,

Et ton cœur si près du mien !

Charmons l'arbre et sa ramure

Du tendre accompagnement

Que nous faisons au murmure

Des feuilles, en nous aimant.

À la face des mystères,

Crions que nous nous aimons !

Les grands chênes solitaires

Y consentent sur les monts.

Ô Jeanne, c'est pour ces fêtes,

Pour ces gaietés, pour ces chants,

Pour ces amours, que sont faites

Toutes les grâces des champs !

Ne tremble pas, quoiqu'un songe

Emplisse mes yeux ardents.

Ne crains d'eux aucun mensonge

Puisque mon âme est dedans.

Reste chaste sans panique.

Sois charmante avec grandeur.

L'épaisseur de la tunique,

Jeanne, rend l'amour boudeur.

Pas de terreur, pas de transe ;

Le ciel diaphane absout

Du péché de transparence

La gaze du canezout.

La nature est attendrie ;

Il faut vivre ! Il faut errer

Dans la douce effronterie

De rire et de s'adorer.

Viens, aime, oublions le monde,

Mêlons l'âme à l'âme, et vois

Monter la lune profonde

Entre les branches des bois !

Les deux amants, sous la nue,

Songent, charmants et vermeils…

L'immensité continue

Ses semailles de soleils.

À travers le ciel sonore,

Tandis que, du haut des nuits,

Pleuvent, poussière d'aurore,

Les astres épanouis,

Tant de feux tombants qui perce

Le zénith vaste et bruni,

Braise énorme que disperse

L'encensoir de l'infini ;

En bas, parmi la rosée,

Étalant l'arum, l'œillet,

La pervenche, la pensée,

Le lys, lueur de juillet,

De brume à demi noyée,

Au centre de la forêt,

La prairie est déployée,

Et frissonne, et l'on dirait

Que la terre, sous les voiles

Des grands bois mouillés de pleurs,

Pour recevoir les étoiles

Tend son tablier de fleurs.