Les fables de la fontaine

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Non plus qu’à la foire aux ferrailles,

On ne fait guère de trouvailles

Sur les quais, en tant qu’Elzévir,

Gryphe, Aide Manuce, incunables…

Ce ne sont que bouquins minables —

Aurait-on un flair de tapir.

Jadis, on avait de ces veines,

De ces magnifiques aubaines,

Si j’en crois tel ancien récit.

Mais, à défaut de livres rares,

On en rencontre de bizarres

Quelquefois, témoin celui-ci :

C’est les « Fables de La Fontaine »

Que, dans sa triste turlutaine,

Certain seigneur grammairien

Mit en bon français — c’est-à-dire

Son français à lui… Pauvre sire !

Comme vous voyez, c’est un rien.

Autant dire que ce puriste

Enlève à notre fabuliste

Tout son charme primesautier,

Son esprit, sa clarté, sa grâce,

Et ce qu’il nous met à la place,

Est bien fait pour stupéfier !

Imaginez, en quelque sorte,

L’aigle revu par le cloporte…

Hugo réduit par Campistron…

— Encore croyez que je gaze —

Ou bien, si vous voulez, Pégase

Déplumé par Aliboron.

Mais, puisque ledit gentilhomme

A lu les fables du Bonhomme,

Afin de les remettre à neuf,

Que n’a-t-il pris, la pauvre andouille !

Pour lui, celle de la grenouille

Qui tâche à s’égaler au bœuf ?…

Hélas ! le cas n’est pas unique

Chez nous, de ce baron cynique ;

Et l’on ne saurait dénombrer

Tous les contempteurs de la Lyre,

Dont beaucoup ne savent pas lire.

Mieux vaut en rire qu’en pleurer.

Censeurs que le Génie énerve,

Exerçant leur sombre minerve

Sur des chefs d’œuvre indiscutés,

Pour, avec leur loupe risible,

Y trouver une erreur possible,

Sans s’attarder à leurs beautés,

Ah ! plaignons ceux dont la manie

Est de reviser le génie,

Et qui n’ont pas d’autre souci.

Et, sans insister davantage,

Moquons-nous de leur radotage.

Autant grêler sur le persil.

Ces terribles raseurs du Temple

Font l’effet de gens — par exemple —

Qui n’auraient d’autre opinion

Sur le paon, malgré son plumage,

Que celle-ci — de son ramage,

C’est un oiseau qui dit : « Léon ».