Les femmes et le secret

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

Rien ne pèse tant qu'un secret :

Le porter loin est difficile aux dames ;

Et je sais même sur ce fait

Bon nombre d'hommes qui sont femmes.

Pour éprouver la sienne un mari s'écria,

La nuit étant près d'elle : O dieux ! qu'est-ce cela ?

Je n'en puis plus ! on me déchire !

Quoi ! j'accouche d'un œuf ! ‒ D'un œuf ? ‒ Oui, le voilà !

Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire ;

On m'appelleroit poule. Enfin, n'en parlez pas.

La femme, neuve sur ce cas,

Ainsi que sur mainte autre affaire,

Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;

Mais ce serment s'évanouit

Avec les ombres de la nuit.

L'épouse, indiscrète et peu fine,

Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;

Et de courir chez sa voisine :

Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;

N'en dites rien surtout, car vous me feriez battre :

Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.

Au nom de Dieu, gardez-vous bien

D'aller publier ce mystère. ‒

Vous moquez-vous ? dit l'autre : ah ! vous ne savez guère

Quelle je suis. Allez, ne craignez rien.

La femme du pondeur s'en retourne chez elle.

L'autre grille déjà d'en conter la nouvelle :

Elle va la répandre en plus de dix endroits :

Au lieu d'un œuf elle en dit trois.

Ce n'est pas encor tout ; car une autre commère

En dit quatre, et raconte à l'oreille le fait :

Précaution peu nécessaire ;

Car ce n'étoit plus un secret.

Comme le nombre d'œufs, grâce à la renommée,

De bouche en bouche alloit croissant,

Avant la fin de la journée

Ils se montoient à plus d'un cent.