Les fœtus

By Maurice Mac-Nab

Written 1886-01-01 - 1886-01-01

On en voit de petits, de grands,

De semblables, de différents,

Au fond des bocaux transparents.

Les uns ont des figures douces ;

Venus au monde sans secousses.

Sur leur ventre ils joignent les pouces.

D'autres lèvent les yeux en l'air

Avec un regard assez fier

Pour des gens qui n'y voient pas clair !

D'autres, enfin, fendus en tierce.

Semblent craindre qu'on ne renverse

L'océan d'alcool qui les berce.

Mais que leur bouche ait un rictus,

Que leurs bras soient droits ou tordus,

Comme ils sont mignons, ces fœtus,

Quand leur frêle corps se balance

Dans une douce somnolence,

Avec un petit air régence !

On remarque aussi que leurs nez,

A l'intempérance adonnés,

Sont quelquefois enluminés :

Privés d'amour, privés de gloire,

Les fœtus sont comme Grégoire,

Et passent tout leur temps à boire.

Quand on porte un toast amical,

Chacun frappe sur son bocal,

Et ça fait un bruit musical !

En contemplant leur face inerte,

Un jour j'ai fait la découverte

Qu'ils avaient la bouche entr'ouverte :

Fœtus de gueux, fœtus de roi,

Tous sont soumis à cette loi

Et bâillent sans savoir pourquoi !…

Gentils fœtus, ah ! que vous êtes

Heureux d'avoir rangé vos têtes

Loin de nos humaines tempêtes !

Heureux, sans vice ni vertu

D'indifférence revêtu,

Votre cœur n'a jamais battu.

Et vous seuls vous savez, peut-être,

Si c'est le suprême bien-être

Que d'être morts avant de naître !

Fœtus, au fond de vos bocaux,

Dans les cabinets médicaux,

Nagez toujours entre deux eaux.

Démontrant que tout corps solide

Plongé dans l'élément humide

Déplace son poids de liquide !

C'est ainsi que, tranquillement,

Sans changer de gouvernement,

Vous attendrez le Jugement !…

Et s'il faut, comme je suppose,

Une morale à cette glose,

Je vais ajouter une chose :

C'est qu'en dépit des prospectus

De tous nos savants, les fœtus

Ne sont pas des gens mal foutus.....