Les Fontaines

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Lorsque la Ville était heureuse,

Les fontaines, depuis l'aurore,

Disaient d'une voix amoureuse

Leur chanson tremblante et sonore.

Leurs gais jets d'eau, sous la feuillée

S'envolant en gerbes fleuries,

Dans la lumière ensoleillée

Éparpillaient des pierreries,

Et, baignés d'une clarté blonde,

Leurs bassins, riant sous les grilles,

Reflétaient dans leur eau profonde

Les visages des belles filles.

Même la nuit, quand sous la brume

Paris, toujours prêt aux extases,

Mettait à son front qui s'allume

Une parure de topazes,

Leur murmure disait encore

D'une voix amie et touchante :

Noble Ville que l'Art décore,

Vis et travaille en paix : je chante !

Et j'aimais jusqu'à leur silence !

Mais à présent, dans les ténèbres

Chacun de leurs jets d'eau s'élance

En jetant des plaintes funèbres.

Ainsi que des démons fantasques

Menant des danses illusoires,

Je vois tristement dans leurs vasques

Passer de vagues formes noires.

De mystérieuses Chimères

S'y viennent ébaucher en foule,

Et moi, plein de larmes amères,

Je songe à tout le sang qui coule,

Versé, versé comme un flot sombre

Par nos batailles incertaines,

Quand j'entends s'exhaler dans l'ombre

Le gémissement des fontaines.