Les Frissons

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

De la tourterelle au crapaud,

De la chevelure au drapeau,

À fleur d'eau comme à fleur de peau

Les frissons courent :

Les uns furtifs et passagers,

Imperceptibles ou légers,

Et d'autres lourds et prolongés

Qui vous labourent.

Le vent par les temps bruns ou clairs

Engendre des frissons amers

Qu'il fait passer du fond des mers

Au bout des voiles ;

Et tout frissonne, terre et cieux,

L'homme triste et l'enfant joyeux,

Et les pucelles dont les yeux

Sont des étoiles !

Ils rendent plus doux, plus tremblés

Les aveux des amants troublés ;

Ils s'éparpillent dans les blés

Et les ramures ;

Ils vont orageux ou follets

De la montagne aux ruisselets,

Et sont les frères des reflets

Et des murmures.

Dans la femme où nous entassons

Tant d'amour et tant de soupçons,

Dans la femme tout est frissons :

L'âme et la robe !

Oh ! celui qu'on voudrait saisir !

Mais à peine au gré du désir

A-t-il évoqué le plaisir,

Qu'il se dérobe !

Il en est un pur et calmant,

C'est le frisson du dévoûment

Par qui l'âme est secrètement

Récompensée ;

Un frisson gai naît de l'espoir,

Un frisson grave du devoir ;

Mais la Peur est le frisson noir

De la pensée.

La Peur qui met dans les chemins

Des personnages surhumains,

La Peur aux invisibles mains

Qui revêt l'arbre

D'une caresse ou d'un linceul ;

Qui fait trembler comme un aïeul

Et qui vous rend, quand on est seul,

Blanc comme un marbre.

D'où vient que parfois, tout à coup,

L'angoisse te serre le cou ?

Quel problème insoluble et fou

Te bouleverse,

Toi que la science a jauni,

Vieil athée âpre et racorni ?

— « C'est le frisson de l'Infini

Qui me traverse ! »

Le strident quintessencié,

Edgar Poe, net comme l'acier,

Dégage un frisson de sorcier

Qui vous envoûte !

Delacroix donne à ce qu'il peint

Un frisson d'if et de sapin,

Et la musique de Chopin

Frissonne toute.

Les anémiques, les fiévreux,

Et les poitrinaires cireux,

Automates cadavéreux

À la voix trouble,

Tous attendent avec effroi

Le retour de ce frisson froid

Et monotone qui décroît

Et qui redouble.

Ils font grelotter sans répit

La Misère au front décrépit,

Celle qui rôde et se tapit

Blafarde et maigre,

Sans gîte et n'ayant pour l'hiver

Qu'un pauvre petit châle vert

Qui se tortille comme un ver

Sous la bise aigre.

Frisson de vie et de santé,

De jeunesse et de liberté ;

Frisson d'aurore et de beauté

Sans amertume ;

Et puis, frisson du mal qui mord,

Frisson du doute et du remord,

Et frisson final de la mort

Qui nous consume !