Les gardeuses de boucs

By Maurice Rollinat

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Près d'un champ de folles avoines

Où, plus rouges que des pivoines,

Ondulent au zéphyr de grands coquelicots,

Elles gardent leurs boucs barbus comme des moines,

Et noirs comme des moricauds.

L'une tricote et l'autre file.

Là-bas, le rocher se profile

Noirâtre et gigantesque entre les vieux donjons,

Et la mare vitreuse où nage l'hydrophile

Reluit dans un cadre de joncs.

Plus loin dort, sous le ciel d'automne,

Un paysage monotone :

Damier sempiternel aux cases de vert cru,

Que parfois un long train fuligineux qui tonne

Traverse, aussitôt disparu.

Les boucs ne songent pas aux chèvres,

Car ils broutent comme des lièvres

Le serpolet des rocs et le thym des fossés ;

Seuls, deux petits chevreaux sautent mutins et mièvres

Par les cheminets crevassés.

Les fillettes sont un peu rousses,

Mais quelles charmantes frimousses,

Et comme la croix d'or sied bien à leurs cous blancs !

Elles ont l'air étrange, et leurs prunelles douces

Décochent des regards troublants.

Pendant que chacune babille,

Un grand chien jaune dont l'œil brille,

L'oreille familière à leur joli patois,

Les caresse, va, vient, s'assied, court et frétille,

Aussi bonhomme que matois.

Et les deux petites gardeuses

S'en vont, lentes et bavardeuses,

Enjambant un ruisseau, débouchant un pertuis,

Et rôdent sans songer aux vipères hideuses

Entre les ronces et les buis.

Or l'odeur des boucs est si forte

Que je m'éloigne ! mais j'emporte

L'agreste souvenir des filles aux yeux verts ;

Et, ce soir, quand j'aurai barricadé ma porte,

Je les chanterai dans mes vers.