Les girouettes

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1902-01-01 - 1902-01-01

Les girouettes ont des voix comme les heures ;

Et, sur les toits chenus, fantasques et mineures,

Leur bouche grande ouverte et qui mangent du vent

Chantonne un refrain décevant.

Elle dit Mars nerveux, les étés monotones,

Les bises de l'hiver, la houles des automnes,

Et, dans son timbre, grince en trois tons le passé

Ainsi qu'un violon faussé.

Elle pleure on ne sait quelle âpre nostalgie :

L'amertume par tous les temps d'être en vigie,

Signalant la saison et l'arrière-saison

A ceux qu'abrite la maison ;

L'horreur de n'être rien qu'une vieille ferraille

Que méprisent les chats, dont le corbeau se raille

Et qui, tout en tournant, jalouse le moulin

Et son envergure de lin ;

La fatigue, depuis tant de longues années,

De tenir compagnie au rang des cheminées,

Sans même dans les airs être seule à jucher

Comme le coq d'or du clocher ;

L'ennui de figurer un emblème baroque,

D'imiter les façons folle d'une breloque,

D'être prise à témoin par les points cardinaux,

De servir de nid aux moineaux ;

Surtout la honte, après les grandeurs ancestrales,

D'exhaler à tous vents ses tristesses orales

Non plus sur le castel des chevaliers courtois,

Mais sur les plus vulgaires toits !…

Ainsi la girouette a des chansons moroses

Pour qui sait écouter le langage des choses.

Mais elle n'est, pour ceux qui ne comprennent point,

Q'un bruit vague et quelconque au loin.