Les gourmands

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Gourmands, cessez de nous donner

La carte de votre dîner :

Tant de gens qui sont au régime

Ont droit de vous en faire un crime.

Et d'ailleurs à chaque repas

D'étouffer ne tremblez-vous pas ?

C'est une mort peu digne qu'on l'admire.

Ah ! Pour étouffer, n'étouffons que de rire ;

N'étouffons, n'étouffons que de rire.

La bouche pleine, osez-vous bien

Chanter l'amour, qui vit de rien ?

À l'aspect de vos barbes grasses,

D'effroi vous voyez fuir les graces ;

Ou, de truffes en vain gonflés,

Près de vos belles vous ronflez.

L'embonpoint même a dû parfois vous nuire.

Ah ! Pour étouffer, n'étouffons que de rire ;

N'étouffons, n'étouffons que de rire.

Vous n'exaltez, maîtres gloutons,

Que la gloire des marmitons :

Méprisant l'auteur humble et maigre

Qui mouille un pain bis de vin aigre,

Vous ne trouvez le laurier bon

Que pour la sauce et le jambon ;

Chez des français quel étrange délire !

Ah ! Pour étouffer, n'étouffons que de rire ;

N'étouffons, n'étouffons que de rire.

Pour goûter à point chaque mets

À table ne causez jamais ;

Chassez-en la plaisanterie :

Trop de gens, dans notre patrie,

De ses charmes étaient imbus ;

Les bons mots ne sont qu'un abus ;

Pourtant, messieurs, permettez-nous d'en dire.

Ah ! Pour étouffer, n'étouffons que de rire ;

N'étouffons, n'étouffons que de rire.

Français, dînons pour le dessert :

L'amour y vient, Philis le sert :

Le bouchon part, l'esprit pétille ;

La décence même y babille,

Et par la gaîté, qui prend feu,

Se laisse coudoyer un peu.

Chantons alors l'aï qui nous inspire.

Ah ! Pour étouffer, n'étouffons que de rire ;

N'étouffons, n'étouffons que de rire.