Les gueux

By Pierre-Jean Béranger

Written 1815-01-01 - 1815-01-01

Les gueux, les gueux,

Sont les gens heureux ;

Ils s'aiment entre eux.

Vivent les gueux !

Des gueux chantons la louange.

Que de gueux hommes de bien !

Il faut qu'enfin l'esprit venge

L'honnête homme qui n'a rien.

Les gueux, les gueux,

Sont les gens heureux ;

Ils s'aiment entre eux.

Vivent les gueux !

Oui, le bonheur est facile

Au sein de la pauvreté :

J'en atteste l'évangile ;

J'en atteste ma gaîté.

Les gueux, les gueux,

Sont les gens heureux ;

Ils s'aiment entre eux.

Vivent les gueux !

Au Parnasse la misère

Long-temps a régné, dit-on.

Quels biens possédait Homère ?

Une besace, un bâton.

Les gueux, les gueux,

Sont les gens heureux ;

Ils s'aiment entre eux.

Vivent les gueux !

Vous qu'afflige la détresse,

Croyez que plus d'un héros,

Dans le soulier qui le blesse,

Peut regretter ses sabots.

Les gueux, les gueux,

Sont les gens heureux ;

Ils s'aiment entre eux.

Vivent les gueux !

Du faste qui vous étonne

L'exil punit plus d'un grand ;

Diogène, dans sa tonne,

Brave en paix un conquérant.

Les gueux, les gueux,

Sont les gens heureux ;

Ils s'aiment entre eux.

Vivent les gueux !

D'un palais l'éclat vous frappe,

Mais l'ennui vient y gémir.

On peut bien manger sans nappe ;

Sur la paille on peut dormir.

Les gueux, les gueux,

Sont les gens heureux ;

Ils s'aiment entre eux.

Vivent les gueux !

Quel dieu se plaît et s'agite

Sur ce grabat qu'il fleurit ?

C'est l'amour qui rend visite

À la pauvreté qui rit.

Les gueux, les gueux,

Sont les gens heureux ;

Ils s'aiment entre eux.

Vivent les gueux !

L'amitié que l'on regrette

N'a point quitté nos climats ;

Elle trinque à la guinguette,

Assise entre deux soldats.

Les gueux, les gueux,

Sont les gens heureux ;

Ils s'aiment entre eux.

Vivent les gueux !