Les héroïnes
By Jean Lorrain
Written 1882-01-01 - 1882-01-01
FILLES adorables du rêve,
Des femmes aux longs cheveux d'or,
Se tiennent en rond sur la grève,
Debout dans un superbe effort.
Reines d'amour et de légende,
Le front hautain et les seins nus,
Elles viennent de Broceliande
Et des royaumes disparus.
Moulant dans d'étroites simarres
A fleurs d'azur, à rinceaux dors,
Leurs bras surchargés d'anneaux rares
Et la sveltesse de leur corps,
Les lys en feu de leur poitrine
Aux siècles croules dans l oubli
Jettent dans leur splendeur divine
Un héroïque et fier défi.
Mélusine, Yseulte, Genèvre!
Triste comme un appel de cor,
Leur nom baise et meurtrit la lèvre
Du barde qui le sait encor.
Les batailles, les épopées,
Les serments d'amour décevants,
Mieux qu'au clair fracas des épées
Revivent dans leurs noms charmants.
Le poète épris de leur gloire
Chère aux anciens harpeurs gallois,
Comme un éclair dans la nuit noire
Des temps, les évoque à mi-voix.
Au fond des siècles réveillées,
Écartant leur léger linceul
Les Héroïnes oubliées
Renaissent alors pour lui seul.
A l'abri des hautes falaises
Leurs ombres, aux fauves rayons
Des couchants de pourpre et de braises,
Surgissent, lentes visions.
La clarté des songes les baigne,
Allumant en humide éclair
Les perles rondes de leur peigne
Et tes tons nacrés de leur chair.
Et l'artiste, au fond de son rêve
Voit sourire et passer encor,
La main dans la main, sur la grève,
Les reines aux longs cheveux d'or.