Les heures

By Camille Saint-Saëns

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Toutes nous blessent, la dernière

Nous tue, ayant enfin pitié

Quand elle achève sans colère

L’œuvre faite plus d’à moitié.

Les autres, même la plus douce,

Hélas ! nous usent lentement,

Et chacune d’elle nous pousse

Vers le funèbre monument.

Funèbre ? non. Quelle caresse

Vaut le sommeil sans lendemain ?

Vienne l’heure, pâle maîtresse

Qu’on espère jamais en vain !

Elle viendra, consolatrice,

Tarir la source des remords :

Nulle passion tentatrice

Ne trouble le repos des morts.

Ces heures, pleines d’espérance,

De terreur ou de volupté,

Ne sont pourtant qu’une apparence,

Un rêve sans réalité.

Le temps, l’espace : vain mirage,

Mots creux auxquels rien ne répond ;

Bruit de la vague sur la plage,

Du caillou dans le puits profond !

Avec le mètre et l’heure, infime,

L’homme prétend jauger les mers

Dont l’infini creuse l’abîme,

Qui pour flots ont des univers !

Sonnez, sonnez, Heures futiles,

Mensonge par l’homme inventé !

Résonnez ! vos sons inutiles

Se perdent dans l’éternité.