Les j'ai vu

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

J'ai vu cette brillante fête,

Fête des grâces, des amours,

Que trois mois d'avance on apprête,

Et dont on s'occupe trois jours.

J'ai vu la beauté sous les armes,

Rassemblant tous ses traits vainqueurs,

Doubler le pouvoir de ses charmes

Pour venir assiéger les cœurs.

J'ai vu la toilette nouvelle,

Et d'honneur j'en suis enchanté :

Ces dames mettent tant de zèle

A retracer l'antiquité,

Qu'on les verra, si cela dure,

Quittant l'habit grec ou romain,

Reprendre la simple parure

De la mère du genre humain.

J'ai v u tour à tour d'autres belles,

Se livrant à des goûts nouveaux,

Oser, amazones nouvelles,

Caracoler sur des chevaux…

Comme tomber n'est pas descendre,

Belles, prenez garde aux faux pas :

Vous risquez… Vous devez m'entendre

Et Boufflers a su vous apprendre

Ce qu'il arrive en pareil cas.

J'ai vu la tournure grossière

Des parvenus en chars brillants.

Ces messieurs se tiennent dedans

De l'air dont on se tient derrière.

J'ai vu l'intrigant Dorival,

Qui faisait aujourd'hui figure,

Et demain vendra le cheval

Afin de payer la voiture.

J'ai vu campos ubi Troja…

J'ai vu les ruines célèbres

Du temple où jadis ce jour-là

Les nonnettes chantaient ténèbres

Avec les filles d'Opéra.

J'ai vu la foule confondue

Revenir au déclin du jour,

Par la longue et sombre avenue

De ce bois planté par l'Amour,

Où, dit-on, à l'Hymen son frère

Le fripon joua plus d'un tour ;

Bois charmant où le doux mystère

Établit avec lui sa cour.

J'ai vu l'amant et son amie,

Dans leurs yeux portant le bonheur ;

Je les ai vus d'un œil d'envie,

Et me suis dit au fond du cœur :

Ah ! dans ces bois, aimable Laure,

Que ne puis-je avec toi rêver !

Je ne voudrais m'y retrouver

Qu'afin de m'y reperdre encore.