Les Jongleurs

By Armand Renaud

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

JE viens de voir sur une place,

Au fond des ignobles faubourgs,

Un grand cercle de populace

Qui, chassant les soucis trop lourds

Pour sa misère fainéante,

Examine, bouche béante,

Comme un marmot une géante,

Quatre jongleurs faisant leurs tours.

Le premier se sert, quand il joue,

De boules d'or que le soleil

Amoureusement sur la joue

Baise de son baiser vermeil ;

L'autre en ses mains favorisées

Groupe des guirlandes rosées ;

Avec des perles irisées

L'autre tient son monde en éveil.

Mais, tous les trois, ou les dédaigne

Lorsque paraît, les traits en feu,

Celui qui sur les foules règne

Comme un empereur, comme un dieu.

Car c'est sur la lame pointue

Que son adresse s'évertue,

Et les bonds du poignard qui tue

Font un supplice de son jeu.

Loin de ce carrefour immonde,

Il existe d'autres jongleurs

Qui fascinent les yeux du monde

Par leurs secrets ensorceleurs ;

Eux aussi, coulés dans le moule

Du libre caprice qui roule,

Savent faire voir à la foule

Des tours de toutes les couleurs.

Mais si votre rêve, ô poètes,

Est de fasciner les regards,

Comme les éclairs des tempêtes,

Comme le soleil sans brouillards,

En jonglant avec des pensées

Dont d'autres mains seraient blessées,

Sur votre front tenez dressées

Des auréoles de poignards !