Les joyeux fils de nature et d'amour

By Victor Hugo

Written 1902-01-01 - 1902-01-01

Fils, pour entrer dans la bande

Que la Grand-Coire commande,

Écoute, et retiens ceci :

Nous nous nommons, Dieu merci,

Les Joyeux Fils de Nature

Et d'Amour, et nous portons

Sabres à pleine ceinture,

Pistolets et mousquetons.

Il faut qu'il ait, notre émule,

L'œil d'aigle, le pied de mule,

L'oreille de la souris,

Le nez fin du renard gris,

Pour bien flairer dans l'espace

L'estoc de l'archer vengeur,

Et le sac d'argent qui passe

Sur le dos du voyageur.

Qu'il la prenne ou la mendie,

Que d'une bourse arrondie

Chaque soir il soit chargé,

Et d'un chrétien égorgé ;

Mais il peut, je le répète,

Mendier, l'œil caressant,

En braquant son escopette

Sur l'aumône du passant.

Un archer, c'est dans un bouge

Un justaucorps jaune et rouge,

Deux bottines de chamois,

Jurant tous les saints du mois,

Narguant curés, pape et bulle,

Et te raillant dans sa peau,

Qu'avril mouille ou que juin brûle

La plume de son chapeau.

La prison, c'est une ferme

dont tou bandit à son terme

Doit, sous clameur de haro,

Devenir le hobereau.

Apprends à voir d'un œil ferme

La porte au triple barreau,

Porte que le geôlier ferme

Et que rouvre le bourreau.

Le juges, depuis Pilate,

Sont des robes d'écarlate,

De blancs rabats à longs plis,

Siégeant sur les fleurs de lys ;

Les gens du Roi sont les marbres

Dont nos tombeaux sont construits ;

Et les gibets sont des arbres

Dont les larrons sont les fruits.

Un pendu de bonne mine

Aime fort qu'on l'examine ;

Car, tout mort qu'est un bandit,

Sa moustache encor grandit ;

Un pendu, vois-tu, mon frère,

C'est un béat fainéant,

Croisant ses bras par derrière,

Qui dort debout et béat.

Fils, tels sont nos avantages.

Maintenant, dans les passages,

Prends ton lot sans te fâcher,

Et garde-toi de tricher ;

fils, il faut être honnête homme,

Nous le sommes tous. Malheur

Si dans nos rangs qu'on renomme,

Il se trouvait un voleur.