Les Larmes

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Dans l'air, où son drapeau qui bouge

Flotte au-dessus des chapiteaux,

Visant d'abord à la croix rouge

Qui protège les hôpitaux,

Et jonchant les nefs des églises

De tristes cadavres meurtris

Qui tombent sur les dalles grises,

Les obus pleuvent sur Paris.

Et tout là-bas, dans les fumées,

Les Allemands à l'œil flottant

Disent : Notre Dieu des armées

Dans les cieux doit être content.

Il se réjouit, d'ordinaire,

Lorsqu'au lieu de balbutier,

Nous faisons sortir un tonnerre

Du flanc de nos monstres d'acier.

Parmi ces orages de fonte,

La gaieté dilate son flanc

Lorsque vers sa narine monte

Une épaisse vapeur de sang.

Son calme regard qu'il promène

Sur la campagne hier en fleur,

Aime ces tas de chair humaine

Broyés, sans forme ni couleur,

Qu'a terrassés notre bravoure

Pour le triomphe de César ;

Et ce spectacle, il le savoure

Comme un délicieux nectar.

Car il est le Vengeur sinistre,

Coupant l'univers par moitié ;

La Guerre est son fauve ministre.

Il ne connaît pas la pitié.

Il ne permet qu'aux siens de vivre,

Et, sous des éclairs fulgurants,

Mieux que d'un cantique, il s'enivre

Du râle sombre des mourants.

Spectateur charmé par nos drames,

Il plaît à ce maître jaloux

De voir les enfants et les femmes

Exterminés comme des loups ;

Et dans les villes, ces auberges

Où tombent nos obus hideux,

Il aime à voir les corps des vierges

Brutalement coupés en deux.

Ainsi de vos lèvres pâmées

Louant, ô rêveurs Allemands,

Le farouche Dieu des armées

Que proclament vos hurlements,

Vous vous enorgueillissez même,

Lorsque souffle et mugit l'autan,

D'avoir mis ce cuirassier blême

Sur un vieux trône de Titan ;

Et vous trouvez encor des charmes

A l'assourdir de vos hurrahs.

Mais cependant, les yeux en larmes,

Jésus emporte dans ses bras,

Jusqu'aux cieux où montaient leurs râles

Mêlés à vos cris forcenés,

Les pauvres petits enfants pâles

Que vous avez assassinés.