Les larmes de la vigne

By Louis Bouilhet

Written 1859-01-01 - 1859-01-01

Mars est venu, la vigne pleure :

Le vent du nord, passant brutal,

Fait, sur les branches qu'il effleure,

Rouler des perles de cristal ;

Et, peu sensible à tes alarmes,

Au flanc des côtes sans chemins,

La terre boit tes grandes larmes,

Consolatrice des humains.

Oh ! dis-nous, se peut-il qu'on voie,

Pour calmer nos âpres douleurs,

Sortir un jour des flots de joie

De tes rameaux gonflés de. pleurs ?

Toute joie a sa source amère :

Poëte, ne t'étonne pas

Si je suis triste, moi, la mère

De l'ivresse et des gais repas.

Le ciel, jaloux du vin qui charme,

A taxé mon philtre puissant,

Et je paie aux dieux une larme

Pour chaque goutte de mon sang.

Toi-même, à l'heure du délire,

N'entends-tu pas avec effroi

Monter, aux strettes de ta lyre,

Tous les sanglots qui sont en toi ?