Les Larmes

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Le crâne des souffrants vulgaires

Est un ciel presque jamais noir,

Un ciel où ne s'envole guères

L'abominable désespoir.

Chaque nuage qui traverse

En courant cet azur qui luit,

Se crève en une douce averse

Apaisante comme la nuit.

Une pluie exquise de larmes

Sans efforts en jaillit à flots,

Éteignant le feu des alarmes

Et noyant les âpres sanglots.

Alors pour ces âmes charnues

Au martyre superficiel,

Les illusions revenues

Se diaprent en arc-en-ciel.

Mais le cerveau du solitaire,

Vieux nourrisson de la terreur,

Est un caveau plein de mystère

Et de vertigineuse horreur.

Du fond de l'opacité grasse

Où pourrit l'espoir enterré,

Une voix hurle : « Pas de grâce !

Non ! pas de grâce au torturé ! »

Près des colères sans courage

Et qui n'ont plus qu'à s'accroupir,

La résignation qui rage

S'y révolte dans un soupir,

Et comme un vautour fantastique,

Avec un œil dur et profond,

La fatalité despotique

Étend ses ailes au plafond !

Crâne plus terrible qu'un antre

De serpents venimeux et froids,

Où pas un rayon de jour n'entre

Pour illuminer tant d'effrois,

Par tes yeux, soupiraux funèbres,

Ne bâillant que sur des malheurs,

Tes lourds nuages de ténèbres

Ne se crèvent jamais en pleurs !

Oh ! quand, rongé d'inquiétudes,

On va geignant par les chemins,

Au plus profond des solitudes,

Ne pouvoir pleurer dans ses mains !

Jalouser ces douleurs de mères

Ayant au moins pour s'épancher

Le torrent des larmes amères

Que la mort seule peut sécher !

Quand on voudrait se fondre en source

Et ruisseler comme du sang,

Hélas ! n'avoir d'autre ressource

Que de grimacer en grinçant !

Oh ! sous le regret qui vous creuse,

Mordre ses poings crispés, avec

La paupière cadavéreuse

Et l'œil implacablement sec !

Ô sensitive enchanteresse,

Saule pleureur délicieux,

Verse à jamais sur ma détresse

La rosée âcre de tes yeux !

Que ta plainte humecte ma vie !

Que ton sanglot mouille le mien !

Pleure ! pleure ! moi je t'envie

En te voyant pleurer si bien !

Car, maintenant, mon noir martyre,

De ses larmes abandonné,

Pour pleurer n'a plus que le rire,

Le rire atroce du damné !